Une anecdote personnelle
J’aimerais commencer cet épisode en racontant une petite anecdote.
J’ai une très bonne amie qui voyage énormément avec son époux. Ce sont de véritables globe-trotters, tabârakALLAH . Cela ne m’étonnerait pas qu’ils terminent bientôt de visiter tous les pays du monde. Dès qu’ils en ont l’occasion, ils partent, découvrent de nouvelles terres, explorent, apprennent de nouvelles langues. Ce sont des polyglottes : je crois qu’ils en maîtrisent au moins huit, et toutes très différentes les unes des autres.
À chaque fois que je les vois partir, je suis très heureuse pour eux. J’aime beaucoup voir les gens voyager. Le fait de voir des personnes parcourir la terre d’ALLAH ﷻ est pour moi une chose merveilleuse.
Je sais qu’ils dépensent de l’argent, qu’ils organisent leurs voyages, réservent les logements, préparent les valises, paient leurs billets… Mais je sais aussi qu’ils reviennent toujours plus riches… mais riches, non pas de biens matériels…
Les réactions suscitées
Un jour, en discutant avec elle, elle m’a confié quelque chose qui m’a étonnée. Je n’avais jamais envisagé les choses ainsi, peut-être parce que j’ai tendance à avoir le bon soupçon envers les gens. Malgré la beauté de ce qu’elle et son époux vivent, malgré leurs intentions, ils sont souvent critiqués, parfois même par leur entourage.
On leur dit souvent :
« Vous voyagez trop »
« Posez-vous un peu »
« Et si vous avez des enfants, vous allez les trimballer partout… ».
Le fait de ne pas parler de ses enfants sur les réseaux sociaux ne signifie pas qu’on n’en a pas. Pour le coup, elle en a. Mais il est triste de voir que les gens inventent des histoires à d’autres et se permettent d’imposer leurs jugements.
On leur répète aussi :
« Pensez à vos projets »,
« Économisez votre argent »,
« Voyager, c’est de l’argent jeté par les fenêtres ».
Et pourtant, ils ne partagent même pas tous leurs voyages. Sur dix, ils en montrent à peine deux, et toujours avec une très belle vision.
Tout cela m’a fait réfléchir. Finalement, chacun est libre de son rapport au voyage. Et ce rapport ne regarde que lui.
Le rapport au voyage : un choix personnel
Il y a ceux qui n’aiment pas voyager, qui préfèrent rester chez eux. C’est très bien : c’est leur choix. Mais ces personnes-là, lorsqu’elles s’expriment, doivent aussi respecter le choix de ceux qui aiment voyager. Et pour ceux qui aimeraient voyager mais n’en ont pas encore les moyens, la première chose est de demander à ALLAH ﷻ d’ouvrir cette porte. En attendant, il est important de ne pas reporter sa frustration sur ceux qui voyagent.
Le voyage n’est pas toujours synonyme de plaisir. Parfois, on voyage pour une raison douloureuse : aller enterrer un proche, par exemple. Ce n’est pas un choix, et encore moins une partie de plaisir.
Pour ceux qui aiment voyager et qui en ont la possibilité, il y a un rappel important : chaque voyage peut devenir une adoration si on y met la bonne intention. C’est tout l’objet de cet épisode.
Le voyage dans le Coran : une invitation répétée
Des dizaines de fois, ALLAH ﷻ dit dans le Coran que les hommes doivent parcourir la terre.
Il ne se contente pas de décrire ceux qui voyagent. Parfois, Il évoque ceux qui prennent la mer, ou voyagent à dos de bêtes, ou encore le mouvement des nations. Et dans plusieurs passages, ALLAH ﷻ formule presque un ordre :
فَسِيرُوا فِي الْأَرْضِ « Parcourez donc la terre. »
Ce n’est pas une obligation au sens où s’en abstenir constituerait un péché. Mais c’est un ordre, une invitation pressante : si tu en as l’occasion, fais-le.
À chaque fois que le Coran mentionne « parcourir la terre », il associe cela à l’observation : « Parcourez donc la terre et regardez.»
On retrouve cela dans plusieurs sourates : Āl ʿImrān, Al-Anʿām, Al-ʿAnkabūt, Ar-Rūm … ALLAH ﷻ répète inlassablement : « Parcourez la terre. »
Chaque pas posé sur une terre d’ALLAH ﷻ devient un acte qui compte. Tout lopin de terre sur lequel tu as prié témoignera pour toi le Jour du Jugement. N’est-ce pas plus précieux d’avoir de nombreux endroits de la terre qui attestent que tu as prié, plutôt qu’un seul lieu, ta maison par exemple ?
On n’est pas perdant si on ne le fait pas, mais c’est un immense plus quand on le fait. Et puisque notre objectif est l’ihsān , toujours chercher le meilleur, le plus haut degré, cela fait partie des moyens d’y parvenir.
La rencontre avec l’autre
Enfin, chaque voyage est aussi une rencontre avec les gens. Cela renvoie à la parole d’ALLAH ﷻ :
وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوبًا وَقَبَائِلَ لِتَعَارَفُوا « Nous vous avons créés en nations et en tribus afin que vous vous entre-connaissiez. »
Ce n’est pas normal, en tant que musulman, ni même en tant qu’être humain, de rester enfermé dans son petit coin. Bien sûr, il n’est pas obligatoire de voyager loin pour connaître les autres. On peut le faire dans sa propre ville : côtoyer ses voisins, participer à des rencontres, s’engager dans l’associatif…
Mais le voyage élargit encore plus cette capacité, il la fait littéralement exploser.
ALLAH ﷻ ne nous a pas créés pour que nous restions enfermés dans notre culture, notre quartier ou uniquement avec les nôtres. Si l’on vit ainsi, on s’appauvrit. On se convainc que notre réalité est la seule réalité, et l’on se ferme à d’autres horizons.
Ne pas s’ouvrir aux autres, c’est aussi ouvrir la porte à des injustices et à des péchés :
le racisme commence ainsi,
l’orgueil naît de cette fermeture,
l’idée que mon opinion compte et pas celle des autres se renforce.
Même la pauvreté peut découler de cela : chacun finit par ne regarder que son propre intérêt.
Le langage du voyage, le sourire comme sadaqa
Chaque rencontre, chaque sourire compte. Le Prophète ﷺ a dit :
« Ton sourire envers ton frère est une sadaqa. »
Quand je pense au sourire et au voyage, cette connexion me touche énormément.
Imagine : tu voyages dans un pays dont tu ne comprends pas la langue, et où les habitants ne comprennent pas la tienne. Que te reste-t-il alors ? La chose la plus précieuse que tu possèdes : ton visage, ton sourire, ton geste.
C’est dans ces moments que l’on saisit toute la beauté de ce hadith. Le sourire devient une véritable sadaqa. C’est une aumône, un acte qui témoignera pour nous.
J’ai vécu cela en rencontrant des personnes avec lesquelles je n’avais aucun langage commun, si ce n’est les expressions faciales et les gestes. Le sourire a alors pris tout son sens.
Surtout lorsqu’il s’agissait de musulmans : je pouvais sentir que malgré nos différences culturelles et linguistiques, un lien profond nous unissait. Un sourire, une main posée sur le cœur… et tout est dit : merci, bienvenue, à bientôt, nous avons été honorés de vous voir.
Même si l’on ne comprend pas exactement chaque nuance, c’est encore plus beau : cela traduit une richesse de significations.
Voyager m’a permis de mieux savourer ce hadith et de mieux le respecter. À mon retour, il résonnait encore plus fort dans ma vie quotidienne.
Si le voyage peut offrir cela, alors oui, le voyage est une adoration. Il apporte des ḥassanat. Chaque rencontre, chaque sourire, chaque service rendu devient une sadaqa.
L’intention dans le voyage
Le Prophète ﷺ nous a enseigné que les actions ne valent que par leurs intentions, et que chacun n’aura que ce qu’il a eu comme intention. Autrement dit, ce n’est pas l’acte en lui-même qui compte, mais l’intention qui le sous-tend. Et seule ALLAH ﷻ peut la juger.
Si tu pars pour découvrir la création d’ALLAH ﷻ, pour t’émerveiller de Ses signes, respirer, apprendre et transmettre, alors ton voyage devient une adoration, une obéissance, un acte de ‘ibâda . Mais si tu voyages sans conscience et sans direction, alors ton voyage restera ce qu’il est : un simple déplacement. Et là, c’est nous et notre conscience.
Le voyage dans le Coran : mon expérience
Aujourd’hui, il est précieux de redécouvrir ce que le Coran dit du voyage : pourquoi ALLAH ﷻ nous invite-t-Il si souvent à parcourir la terre ? Comment chaque déplacement peut-il devenir une école à ciel ouvert, une adoration et une richesse pour le cœur et pour l’au-delà ?
Je reviens ici à une expérience personnelle. J’ai mon mus’haf , celui que je possède depuis vingt ans. Il a traversé bien des moments avec moi. C’est avec lui que j’ai mémorisé le Coran et que j’ai obtenu mon diplôme de mémorisation complète.
Sur ses pages, il reste encore mes annotations, mes croix dans la marge lorsque je me trompais, mes post-it, et même des traces de larmes. Dans ses poches intérieures, il y a encore des rappels et des invocations que j’y ai glissés. Ce mus’haf m’accompagne avec une immense valeur affective et spirituelle.
Un jour, j’ai entrepris un travail particulier : prendre un thème et parcourir tout le Coran pour voir ce qu’ALLAH ﷻ dit à ce sujet. Je trouve que c’est une excellente manière d’avoir une vue d’ensemble.
J’avais choisi le thème du voyage. J’ai fait cet exercice il y a plusieurs années, avant l’apparition des outils qui nous facilitent aujourd’hui la recherche, comme ChatGPT. Cela m’a demandé du temps, mais j’étais fière d’avoir fait ce travail à la main.
J’avais pris l’habitude de mettre un post-it dans la marge à chaque fois qu’un passage parlait du voyage ou du déplacement que ce soit sur mer, sur terre ou dans les airs.
Moussa عليه السلام, un prophète en mouvement
Quand ALLAH ﷻ parle du voyage, l’exemple de Moussa عليه السلام est frappant. Sa vie entière est rythmée par le mouvement : → Dès sa naissance, il est déposé sur le Nil. → Puis il est recueilli au palais. → Ensuite, il doit fuir et part à Madyan. → De là, il revient avec sa famille. C’est sur ce chemin qu’il rencontre ALLAH ﷻ, qui lui ordonne de retourner en Égypte. → Il y rentre, → puis en sort à nouveau pour sauver Banu Isrâ’il et les conduire vers le désert.
Jusqu’à la fin de sa vie, Moussa عليه السلام n’a cessé de voyager.
Et quand ALLAH ﷻ mentionne certains de ses déplacements, comme lorsqu’il avance avec sa famille, Il emploie le verbe سِرْ (sir ) — « avance » — le même qu’Il répète si souvent dans le Coran pour inviter à parcourir la terre.
Lorsque je travaillais sur ce thème du voyage, j’ai pris mon mus’haf et j’ai décidé de relever chaque passage où ALLAH ﷻ évoque le déplacement, les voyages, leurs objectifs. Chaque fois, je mettais un petit post-it vert dans la marge.
À la fin, j’ai remarqué quelque chose : en plaçant mes post-it les uns à la suite des autres, de haut en bas, cela formait un escalier harmonieux sur la tranche du livre.
Et là, j’ai réalisé : les passages qui parlent de voyage sont harmonieusement répartis tout au long du Coran, du début à la fin. Comme si ALLAH ﷻ avait voulu nous rappeler à intervalles réguliers que le voyage fait partie intégrante de notre cheminement. Tu ne peux pas avancer très longtemps dans le Coran sans tomber sur une mention du voyage.
Tout est mouvement, tout est cheminement
Ce simple constat est déjà un miracle. Le Coran a été révélé oralement, mais il garde aussi une cohérence visuelle et écrite parfaite. Et jusqu’à aujourd’hui, ces post-it sont toujours là, figés comme un témoignage.
Cela m’a rappelé que :
la vie est un voyage,
lire le Coran est un voyage,
parcourir la sīra du Prophète ﷺ et des autres prophètes عليهم السلام, c’est encore un voyage.
Tout est mouvement, tout est cheminement. Et ALLAH ﷻ a parsemé ce rappel dans Son Livre, comme une balise permanente pour ne pas l’oublier.
Les versets qui ont motivé l’épisode du jour
C’est à partir de cette expérience que j’ai choisi la âyah qui a motivé l’épisode du jour. Il y en aurait beaucoup à citer, mais celle-ci me touche particulièrement :
أَوَلَمْ يَرَوْا۟ كَيْفَ يُبْدِئُ ٱللَّهُ ٱلْخَلْقَ ثُمَّ يُعِيدُهُۥٓ ۚ إِنَّ ذَٰلِكَ عَلَى ٱللَّهِ يَسِيرٌۭ
قُلْ سِيرُوا۟ فِى ٱلْأَرْضِ فَٱنظُرُوا۟ كَيْفَ بَدَأَ ٱلْخَلْقَ ۚ ثُمَّ ٱللَّهُ يُنشِئُ ٱلنَّشْأَةَ ٱلْـَٔاخِرَةَ ۚ إِنَّ ٱللَّهَ عَلَىٰ كُلِّ شَىْءٍۢ قَدِيرٌۭ
« Ne voient-ils pas comment ALLAH a commencé la création, puis la refait ? Cela est facile pour ALLAH. Dis : “Parcourez la terre et voyez comment Il a commencé la création.” Puis ALLAH produira la création ultime. ALLAH est certes capable de toute chose. » (Sourate al-ʿAnkabūt, versets 19-20)
Ce passage est l’un des nombreux endroits où ALLAH ﷻ parle du voyage. Parfois, Il dit au Prophète ﷺ : « Qul » – Dis-leur . Et déjà, cela adoucit le message : il passe par l’intermédiaire du Messager ﷺ pour transmettre l’ordre avec douceur.
D’autres fois, ALLAH ﷻ s’adresse directement à nous : « Sīrū fī al-arḍ » – Parcourez donc la terre . Là, il n’y a plus d’intermédiaire. ALLAH ﷻ nous parle directement, au milieu de passages à la tonalité particulière.
Et je trouve cela fascinant : selon le contexte, parfois Il nous confie ce message à travers Son Prophète ﷺ, parfois Il nous parle Lui-même.
Un jour, j’aimerais rassembler tous ces passages en un seul travail, et les parcourir ensemble. Mais avant cela, je t’invite à en faire toi-même l’expérience. Aujourd’hui, avec les outils que nous avons, c’est devenu bien plus simple.
Fais ce voyage dans le Coran. Cherche chaque passage où ALLAH ﷻ parle de mouvement, de voyage, de déplacement. Tu verras à quel point c’est impressionnant. C’est un voyage assis, mais un voyage intérieur puissant.
Ainsi, dans ces passages, ALLAH ﷻ utilise souvent la racine س ي ر (sa-ya-ra) , qui signifie : marcher, avancer, voyager, être en mouvement. Et systématiquement, ce verbe vient rappeler que le croyant est invité à se déplacer, à parcourir, à observer.
Le voyage n’est donc pas seulement une expérience humaine : c’est un ordre divin, une école à ciel ouvert, et une invitation permanente à réfléchir aux signes d’ALLAH ﷻ.
Le voyage dans le Coran : bien plus qu’un luxe
Quand on ouvre le Coran, on ne peut pas avancer très longtemps sans tomber sur un passage où ALLAH ﷻ parle du voyage. Comme si chaque page était une invitation constante à se lever, à bouger, à parcourir la terre.
Et ce voyage, il n’est pas seulement géographique. Il prend plusieurs formes :
le mouvement du corps à travers les déplacements,
le mouvement de l’âme dans l’apprentissage et la connaissance d’ALLAH ﷻ,
le mouvement intérieur dans l’examen de sa propre vie, de son histoire, de sa généalogie, de son cheminement spirituel.
Autrement dit, ALLAH ﷻ nous enseigne qu’il n’est pas permis de rester statiques : ni physiquement, ni spirituellement, ni dans notre bilan de vie.
J’aimerais insister sur un point essentiel : le voyage n’est pas un luxe ni un caprice . C’est pourtant ainsi qu’il est souvent perçu, surtout aujourd’hui avec l’explosion des contenus « voyages » — vlogs, vidéos, photos partagées sur les réseaux sociaux.
Il faut distinguer le spectacle, la mise en scène, et la finalité profonde du voyage telle qu’ALLAH ﷻ la présente dans le Coran. L’être humain est imparfait, mais la Parole d’ALLAH ﷻ est parfaite.
Les finalités multiples du voyage dans le Coran
Dans le Coran, ALLAH ﷻ mentionne plusieurs raisons légitimes de voyager :
observer les nations et méditer sur leur devenir,
chercher la subsistance et effectuer des transactions commerciales,
renouer les liens familiaux ,
se rendre dans les lieux saints ,
trouver du repos et de la récréation .
Oui, même ce dernier objectif est mentionné. ALLAH ﷻ parle de ceux qui voyagent en mer pour profiter d’un temps de détente : « mataʿan lakum » – une jouissance, un bienfait mis à votre disposition.
Voyager pour contempler la création d’ALLAH ﷻ, pour se dépayser, se reposer, prendre du recul… Ce n’est pas un caprice. C’est une manière :
d’améliorer sa méditation,
d’augmenter son amour d’ALLAH ﷻ,
de revenir plus patient, plus disponible pour les autres,
de retrouver une meilleure qualité d’adoration.
Si ce voyage me rend plus humble devant la grandeur de la création d’ALLAH ﷻ, si je reviens en étant de meilleure compagnie, avec un cœur apaisé et reconnaissant, alors il devient une source de hassanat.
Rester chez soi alors que l’on avait besoin de bouger ne procure pas la même richesse intérieure. Dans ce cas, le fait de voyager est une voie vers ALLAH ﷻ, et non un luxe superflu.
Le voyage dans la sunnah
Le voyage, c’est une adoration. Tout dépend, comme toujours, de l’intention que l’on y met. Avec la bonne intention, il devient une adoration, une école, une sunnah prophétique. Et cela devrait suffire : la vie du Prophète ﷺ est marquée par le voyage , comme celle de Moussa عليه السلام.
L’exemple le plus frappant est l’Hégire. C’est un voyage qui a donné une direction à toute la communauté musulmane. Notre calendrier commence par un voyage. Autrement dit, l’histoire islamique elle-même s’ouvre sur un déplacement béni.
Il est donc essentiel de ne pas juger celui qui voyage. Même s’il exprime une intention, tu ne connais pas son cœur. Peut-être que son intention est plus noble qu’il ne l’a exprimée. C’est pourquoi il faut se garder de commenter ou de suspecter. Il vaut mieux se regarder soi-même, et s’interroger sur la sincérité de ses propres intentions.
La vie : un voyage de retour
En vérité, toute notre vie est un voyage. Dès que nous posons les pieds sur terre, nous entamons un voyage de retour vers ALLAH ﷻ.
ALLAH ﷻ dit :
﴿إِنَّا لِلَّهِ وَإِنَّا إِلَيْهِ رَاجِعُونَ﴾ « Certes, nous appartenons à ALLAH et c’est vers Lui que nous retournons. »
Cette formule n’est pas réservée aux décès. Le Coran nous enseigne qu’elle doit être prononcée face à toute épreuve, toute difficulté.
Il y a deux vérités essentielles :
« Inna lillâh » – nous appartenons à ALLAH, c’est un fait accompli,
« Wa inna ilayhi râji’ûn » – nous retournerons vers Lui, c’est notre destination finale.
Entre ces deux étapes, le temps qui nous est donné est bref. Le plus important est de garder le regard fixé sur ce retour.
Un voyageur se déplace d’un point A à un point B. Lorsqu’il s’arrête dans un hôtel, il ne refait pas la décoration : il sait qu’il ne fait que passer. La terre est ce lieu de passage. Notre véritable destination, c’est le retour vers ALLAH ﷻ – vers le Paradis ou l’Enfer.
Quand tu voyages, ce n’est pas le temps passé à l’hôtel que tu retiens le plus. Tu ne t’es pas déplacé pour une chambre, mais pour la destination, pour ce qu’il y a à découvrir.
De la même manière, la dounya n’est pas notre but. C’est un simple transit. Le bon sens veut donc que nous ne nous y installions pas comme si nous allions y demeurer éternellement. On ne refait pas le papier peint d’une chambre d’hôtel, on n’y investit pas toute sa vie.
Et pourtant, cela n’empêche pas de vivre décemment. Dans un hôtel, on se douche, on mange, on profite d’un certain confort. Mais tout cela n’a qu’un objectif : se reposer un instant et repartir sereinement. Notre vie terrestre fonctionne exactement de cette manière.
La vie entière est un voyage de retour vers ALLAH ﷻ. C’est notre statut fondamental : celui de voyageurs.
Le voyage de l’âme
Le premier voyage de l’humanité est celui d’Ādam عليه السلام :
de sa création au Paradis,
du Paradis à la terre,
et de la terre, à nouveau vers le Paradis.
La vie humaine a commencé par un voyage, et elle est destinée à se terminer par un retour.
Quand on évoque Adam عليه السلام, les images qui viennent immédiatement sont le Paradis, l’arbre, la descente sur terre, Ḥawwāʾ, l’épreuve face à Iblîs… Autrement dit, toujours des lieux, des déplacements, des mouvements.
C’est une indication claire : nous sommes des voyageurs. Notre vie entière est un mouvement. Et qu’ALLAH fasse que nos invocations, tout au long de ce voyage, soient acceptées comme celles du voyageur, dont la valeur est si grande. Ainsi, le voyage est inscrit dans notre ADN.
Les prophètes : tous voyageurs !
Et si tu regardes la vie des prophètes, tu le vois immédiatement : tous ont voyagé . Cherche bien, tu n’en trouveras pas un seul qui n’ait pas eu à se déplacer. C’est universel.
Ibrâhim عليه السلام : il a voyagé de terre en terre avec sa famille. Il est allé à La Mecque, il a construit la Ka‘ba. Son épouse Hājar رضي الله عنها, par son déplacement dans le désert, a laissé à l’humanité une source bénie jusqu’à aujourd’hui : Zamzam. Le voyage d’une femme a donné une eau qui ne tarit pas.
Noûh عليه السلام : peut-être le plus grand des voyages. Neuf cent cinquante ans de prédication pour finalement préparer un immense départ sur l’arche. Ce n’était pas un simple trajet : c’était aussi une migration d’espèces entières. ALLAH ﷻ lui ordonna de prendre un couple de chaque espèce pour assurer la survie de la création après le déluge. Imagine la scène : la faune, la flore, les animaux montant deux par deux dans l’arche… Un équipage unique au monde.
Moussa عليه السلام : sa vie entière fut marquée par le mouvement. Bébé, enfant, adulte, il a voyagé sans cesse : du Nil au palais, de l’Égypte à Madyan, puis retour en Égypte avec la mission prophétique, puis exode avec Banû Isrâʾil vers le désert… Même ses rencontres, comme celle avec Al-Khidr dans Sourat al-Kahf, sont relatées comme des voyages initiatiques.
Dhul-Qarnayn : ALLAH ﷻ l’a présenté à travers son déplacement. Le Qur’an nous le décrit comme un homme qui sillonnait la terre, parcourant l’Est et l’Ouest, rendant justice et établissant le bien là où il passait.
Youssouf عليه السلام a lui aussi voyagé, et sa vie rappelle par certains aspects celle de Moussa عليه السلام, notamment par le lien avec l’Égypte. Son premier voyage fut un voyage forcé : enlevé par ses frères, vendu à des caravaniers, il fut emmené dans un pays qu’il ne connaissait pas. Ce déplacement, douloureux au départ, a en réalité orienté tout son destin. Plus tard, ce fut un autre voyage, celui de sa famille venant le rejoindre, qui scella la réconciliation.
Ces récits nous rappellent que le voyage n’est pas un luxe ni une fantaisie. C’est une sunnah prophétique, un élément constitutif de la mission et de la vie des envoyés d’ALLAH ﷻ.
Le prophète ﷺ, le voyageur par excellence
Quant au Prophète ﷺ, sa vie entière est jalonnée de voyages.
Enfant, lorsqu’il fut confié à sa nourrice, il connut déjà le déplacement.
Plus tard, ses voyages commerciaux, notamment vers la Syrie, furent l’occasion de manifester sa droiture et sa fiabilité. C’est au fil de ces voyages qu’il attira l’attention de Khadīja رضي الله عنها, qui deviendra son épouse.
La Hijra vers Médine marque un tournant décisif pour toute la communauté musulmane, au point que notre calendrier commence par cet événement.
Ses déplacements pour les batailles, mais aussi pour le ḥajj, sont autant de voyages marquants.
Enfin, le voyage extraordinaire d’al-Isrāʾ wa al-Miʿrāj, à la fois terrestre et céleste, illustre la dimension unique du voyage prophétique : horizontal sur terre, puis vertical vers les cieux. C’est lors de ce voyage que l’ordre de la prière fut révélé.
À chaque prière, un voyage intérieur
Le takbīr d’ouverture — ALLAHu Akbar — marque un départ, une rupture avec le monde extérieur pour se tourner vers ALLAH ﷻ. Les mouvements successifs de la salât rythment ce cheminement, jusqu’au taslîm final, qui ressemble à une ligne d’arrivée et un retour.
Il y a aussi un parallèle magnifique : la dou’a du voyageur commence par ALLAHu Akbar . Le Prophète ﷺ enseignait que lorsqu’on s’élève, il convient de dire ALLAHu Akbar , et lorsqu’on descend, subhanALLAH . Dans la salât comme dans le voyage, chaque posture devient une étape d’un grand itinéraire spirituel.
On peut voyager sans bagages, simplement avec la salât . Chaque prière est un miʿrāj personnel : comme le Prophète ﷺ a voyagé pour recevoir cette adoration, toi aussi, à chaque salât , tu voyages vers ton Rabb . C’est un rappel constant que nous sommes en voyage dans cette vie et que chaque prière est une halte sur la route du retour vers ALLAH ﷻ et vers le paradis.
Le voyage, le fondement même du calendrier musulman
Lorsque l’on parle de la Hijra, on se rend compte que tout notre rapport au temps, notre rythme d’adoration et notre histoire collective commencent à partir d’un voyage. Le calendrier musulman n’a pas été fixé à la naissance du Prophète ﷺ, ni au début de la révélation du Qur’an, ni à une victoire militaire comme celle de Badr. Non, il a été fixé sur la Hijra, ce déplacement du Prophète ﷺ de La Mecque à Médine.
Ce choix est bouleversant de sens. Il signifie que l’islam a été bâti sur le mouvement, pas sur l’immobilité. Préserver sa foi peut nécessiter de quitter quelque chose, de s’arracher à une terre, à des habitudes, à une vie. Le Prophète ﷺ n’est pas parti avec toutes ses affaires, comme quelqu’un qui déménage. Il a fui pour sa vie, sous la menace de la mort, avec une récompense promise à quiconque le capturerait.
La hijra, une boussole spirituelle et temporelle
L’Hégire est ainsi devenue une boussole temporelle pour les musulmans, mais aussi une boussole spirituelle : elle nous rappelle que, pour avancer dans la foi, il faut parfois accepter de quitter, de bouger, de se déplacer vers ce qui rapproche d’ALLAH ﷻ.
Ce n’est pas qu’un épisode de l’histoire : c’est un repère fondateur. Lorsqu’un musulman fait hijra, il quitte une terre d’ALLAH pour une autre terre d’ALLAH, mais une terre où l’islam peut être vécu et pratiqué.
Une récompense immense
La récompense de la Hijra est semblable à celle du ḥajj : les péchés effacés, comme au premier jour de notre naissance. C’est une promesse immense. Pourquoi une telle récompense ? Parce que la Hijra est une épreuve lourde de sens. Elle implique de quitter ce qu’on connaît, d’abandonner des repères, de s’arracher à un confort pour aller vers l’inconnu, en suivant les pas du Prophète ﷺ.
Tout voyage est une épreuve. Même lorsqu’il est désiré et attendu, il reste un défi : quitter sa maison, ses habitudes, son confort. Et même si l’on apprécie la destination, il y a toujours cette hâte de retrouver son foyer, sa famille, ses affaires.
Le point de départ de grandes victoires
Tout cela rappelle que le voyage n’est pas périphérique dans notre foi : il est fondateur. Notre calendrier lui-même, notre rapport au temps, a commencé par un voyage. L’islam a pris un tournant décisif grâce à une Hijra. ALLAH ﷻ nous enseigne ainsi que voyager est parfois le prix de la foi, et aussi la porte vers de grandes victoires. Car les premières victoires des musulmans sont arrivées après ce déplacement, après cet arrachement.
Tous les prophètes ont connu des hijra. Le voyage a toujours été une partie intégrante de la prophétie. À chaque fois qu’un prophète a voyagé, c’est dans ces moments-là que des tournants majeurs, des miracles et des enseignements immenses ont marqué leur vie et leur mission.
Quand on regarde l’histoire, on voit que les moments majeurs sont liés au voyage.
La révélation du Coran : reçue dans un moment de retrait et d’isolement.
La prière : prescrite au Prophète ﷺ lors d’un voyage, l’Isrā’ wa al-Miʿrāj.
La Hijra : point de départ du calendrier musulman et tournant de la communauté.
Le destin de Youssouf عليه السلام : bouleversé par un voyage forcé qui l’a conduit en Égypte.
Moussa عليه السلام : qui a reçu la Tawrah dans le cadre d’un voyage et dont toute la vie fut rythmée par les déplacements.
Chaque fois qu’un prophète s’est déplacé, isolé ou éloigné de son quotidien, des choses grandioses se sont produites. C’est une preuve qu’il faut parfois bouger, se déplacer, sortir de ses habitudes… pour trouver ALLAH ﷻ.
Les finalités du voyage dans le Coran
En parcourant les passages du Coran, on voit plusieurs objectifs du voyage. Voici une synthèse (non exhaustive) :
1. Voyager pour observer les signes d’ALLAH
Admirer Ses signes dans la création, dans la nature, dans les peuples. Cela apparaît dans de nombreuses sourates : Al-An‘âm, Ar-Rûm, Fâtir, Luqmân, Al-Hajj …
2. Voyager pour le commerce et la subsistance
Les voyages des Quraysh, mentionnés dans la sourate Quraysh (« le voyage d’hiver et d’été »), en sont un exemple clair. Les déplacements permettaient les échanges commerciaux et la survie des communautés.
3. Voyager pour contempler la création d’ALLAH
Montagnes, mers, paysages, lieux saints… L’observation directe de la terre fait partie des finalités que le Coran rappelle à plusieurs reprises.
4. Voyager pour apprendre des vestiges du passé
Le Coran invite à parcourir la terre pour voir les traces des peuples précédents, afin d’en tirer des leçons. Ces vestiges peuvent être des monuments taillés dans la pierre, comme en Égypte ou en Jordanie, mais aussi des lieux chargés d’histoire plus récente. Par exemple, l’île de Gorée au Sénégal, avec la maison des esclaves, témoigne de souffrances passées et porte un rappel puissant. Chaque lieu, chaque trace, peut devenir un signe d’ALLAH ﷻ pour celui qui observe avec son cœur.
Parfois, ALLAH ﷻ interroge :
« N’ont-ils donc pas voyagé sur la terre pour voir… ? »
A noter : Le Prophète ﷺ a cependant mis en garde contre la visite des lieux où des peuples ont été détruits par le châtiment divin , par exemple le peuple de Lout. Il a conseillé, si l’on devait passer par ces endroits, sans avoir le choix, de le faire tête baissée, en implorant ALLAH ﷻ, et sans s’y attarder.
Parler du voyage, c’est aussi évoquer l’histoire des musulmans. Quand on pense à l’Andalousie, par exemple, impossible de rester insensible : c’est une terre marquée par des siècles de civilisation musulmane, par un patrimoine qui nous rappelle l’importance du savoir, de la culture et de la foi. Rien que parcourir ces lieux est déjà un rappel vivant, une invitation à méditer.
5. Voyager pour les lieux saints et les rites
Le Hajj et la ‘omra sont des voyages fondateurs dans la vie du croyant. Le Coran les mentionne à plusieurs reprises, notamment dans sourate Al-Ḥajj et sourate Al-Baqara . Voyager vers les lieux saints, c’est répondre à l’appel d’ALLAH ﷻ et inscrire ses pas dans une adoration immense.
6. Voyager pour la science
Le voyage est aussi lié à l’apprentissage. Dans sourate Al-Kahf , on retrouve le récit du voyage de Moussa عليه السلام avec Al-Khidr عليه السلام , une rencontre qui illustre que la science peut être transmise à travers le déplacement, l’observation et les échanges.
À travers ce récit, ALLAH ﷻ montre que même face à des peuples parlant une langue différente, il est possible de communiquer, d’apprendre et de transmettre. Cela rappelle que l’enrichissement mutuel ne dépend pas seulement de la foi commune, mais de l’humanité partagée.
L’histoire témoigne aussi que l’islam s’est répandu dans de nombreuses régions, notamment en Afrique et en Asie, grâce aux commerçants voyageurs. Ils ont déposé et transmis la lumière de l’islam simplement par leur présence, leurs échanges et leur comportement.
7. Voyager pour la hijra
Le voyage pour la hijra occupe une place particulière dans le Coran et la vie des prophètes. C’est le voyage par excellence qui permet de protéger sa foi et sa fitra . On le retrouve dans plusieurs récits :
Les Gens de la Caverne (Ashab al-Kahf) qui, pour préserver leur foi, ont quitté leur peuple et se sont réfugiés dans une grotte. Leur hijra n’était pas vers une terre musulmane, mais vers un endroit désert, et pourtant, ALLAH ﷻ les a protégés durant des siècles.
La hijra du Prophète ﷺ de La Mecque à Médine, fondatrice de notre calendrier.
La parole d’Ibrāhīm عليه السلام : « Moi, je pars vers mon Seigneur et Il me guidera » : وَقَالَ إِنِّى ذَاهِبٌ إِلَىٰ رَبِّى سَيَهْدِينِ (sourate 37:99)
Il y a aussi ce passage de sourate An-Nisāʾ , où ALLAH ﷻ évoque ceux qui sont injustes quand, le Jour du Jugement, ils chercheront à se justifier en disant : « Nous étions opprimés sur terre » . Et la réponse d’ALLAH ﷻ tombe comme un rappel puissant : « Ma terre n’était-elle pas assez vaste pour que vous émigriez ? » (4:97). Ici, je ne rentre pas dans le débat sur l’obligation ou non de la hijra. Mais que nous soyons injustes ou non, ces versets font réfléchir : qu’allons-nous répondre à cette question si elle nous est posée ? Au-delà des avis sur le sujet, c’est surtout une question qu’il faut se poser à soi-même avant tout.
8. Voyager pour la récréation et la contemplation
ALLAH ﷻ mentionne aussi le voyage comme un temps de repos licite et de contemplation. Dans sourate Younous , sourate Ar-Rūm et d’autres, Il parle de voyages qui permettent d’aérer les cœurs, de se détendre et de se ressourcer. Même ce but-là, souvent vu comme secondaire, est une finalité honorable quand elle est vécue dans le cadre licite.
9. Voyager pour l’entre-connaissance
ALLAH ﷻ dit :
« Nous vous avons créés en peuples et en tribus afin que vous vous entre-connaissiez » (49:13).
Le voyage devient alors un moyen de découvrir d’autres cultures, d’échanger, de créer du lien, de développer l’humilité et la reconnaissance. Chaque rencontre est une richesse et un signe d’ALLAH ﷻ.
10. Voyager pour observer la création dans son évolution
Dans sourate Al-ʿAnkabūt (19-20), ALLAH ﷻ ordonne :
« Ne voient-ils pas comment ALLAH a commencé la création, puis Il la refait ? Cela est facile pour ALLAH. Dis : parcourez donc la terre et voyez comment Il a commencé la création. »
Ici, deux ordres clairs : marcher et regarder . C’est une invitation à observer la création, à s’émerveiller devant la nature, les peuples, les animaux, les paysages… Comme si le croyant devenait un reporter de la création d’ALLAH ﷻ. Chaque pierre, chaque arbre, chaque ruisseau devient un signe.
L’invocation du voyageur
Le Prophète ﷺ nous a transmis une invocation magnifique à prononcer au début du voyage. Elle est rapportée par Muslim, Abū Dāwūd et at-Tirmidhī, et on la trouve aussi dans le recueil Hisn al-Muslim .
Quand il montait sur sa monture, le Prophète ﷺ disait :
اللَّهُ أَكْبَرُ، اللَّهُ أَكْبَرُ، اللَّهُ أَكْبَرُ سُبْحَانَ الَّذِي سَخَّرَ لَنَا هَذَا وَمَا كُنَّا لَهُ مُقْرِنِينَ، وَإِنَّا إِلَى رَبِّنَا لَمُنقَلِبُونَ اللَّهُمَّ إِنَّا نَسْأَلُكَ فِي سَفَرِنَا هَذَا البِرَّ وَالتَّقْوَى، وَمِنَ العَمَلِ مَا تَرْضَى اللَّهُمَّ هَوِّنْ عَلَيْنَا سَفَرَنَا هَذَا وَاطْوِ عَنَّا بُعْدَهُ اللَّهُمَّ أَنْتَ الصَّاحِبُ فِي السَّفَرِ وَالخَلِيفَةُ فِي الأَهْلِ اللَّهُمَّ إِنِّي أَعُوذُ بِكَ مِنْ وَعْثَاءِ السَّفَرِ وَكَآبَةِ المَنْظَرِ وَسُوءِ المُنقَلَبِ فِي المَالِ وَالأَهْلِ
Invocation du voyageur en phonétique
Allāhu akbar, Allāhu akbar, Allāhu akbar Subḥāna l-ladhī sakh-khara lanā hādhā wa mā kunnā lahu muq-rinīn, wa innā ilā rabbinā la-munqalibūn Allāhumma innā nasʾaluka fī safarinā hādhā l-birra wa t-taqwā, wa mina l-ʿamali mā tarḍā Allāhumma haw-win ʿalaynā safaranā hādhā wa ṭwi ʿannā buʿdah Allāhumma anta ṣ-ṣāḥibu fī s-safari wa l-khalīfatu fī l-ahl Allāhumma innī aʿūdhu bika min waʿthāʾi s-safar, wa kaʾābati l-manzar, wa sūʾi l-munqalabi fī l-māli wa l-ahl
Traduction rapprochée
« ALLAH est le plus grand, ALLAH est le plus grand, ALLAH est le plus grand. Gloire à Celui qui a mis ce moyen de transport à notre service alors que nous n’étions pas capables de le maîtriser. Et certes, vers notre Seigneur nous retournerons. Ô ALLAH, nous T’implorons dans ce voyage-ci la piété, la crainte de Toi et les œuvres par lesquelles Tu es satisfait. Ô ALLAH, facilite-nous ce voyage et rends sa distance plus courte pour nous. Ô ALLAH, Tu es le compagnon dans le voyage et le protecteur auprès de la famille restée. Ô ALLAH, je cherche refuge auprès de Toi contre les difficultés du voyage, contre les vues désagréables et contre le mauvais retour dans les biens et dans la famille. »
Zoom sur la dou’a du voyageur
Si on prend le temps d’analyser cette invocation, elle est splendide.
La proclamation de la grandeur d’ALLAH ﷻ
D’abord, elle commence par trois fois “ALLAHu akbar” . Comme pour briser toute peur et affirmer que rien n’est plus grand qu’ALLAH ﷻ. Avant même de marcher, de rouler ou de voler dans les airs, le cœur proclame sa soumission :
ALLAH est plus grand que tout. Plus grand que mes projets, mes raisons de voyager, mes appréhensions, mes inquiétudes, mes besoins, mes envies, mes attentes.
La reconnaissance
Ensuite, vient la formule “Subḥān alladhī sakhkhara lanā hādhā” : On remercie ALLAH ﷻ qui a soumis cette monture, ce moyen de transport, à notre service. En réalité, ce n’est pas nous qui maîtrisons la monture, la voiture ou l’avion. C’est ALLAH ﷻ qui a rendu tout cela possible et accessible.
Et là, il y a un rappel fondamental : le voyage ne met pas en avant notre autonomie mais notre dépendance totale à ALLAH ﷻ. Or, le voyage est souvent associé à l’autonomie — on s’organise, on se déplace, on sort de notre zone de confort, on prend des décisions. Mais cette dou’a vient nous rappeler que, Le même dans ce moment où l’on se sent “autonome”, on reste dépendant d’ALLAH ﷻ.
Le rappel de la destination ultime
« Wa innā ilā rabbinā lamunqalibūn » “et c’est vers notre Seigneur que nous retournerons”.
Chaque voyage entrepris devient un rappel que notre vie entière n’est qu’un voyage de retour vers ALLAH. Chaque déplacement n’est qu’un symbole de ce grand voyage. Que ce soit le petit voyage terrestre ou le grand voyage de l’existence, la finalité est la même : revenir vers Lui.
C’est pour cela que j’aime tant cette invocation. Elle lie le concret du voyage au sens ultime de notre vie : la rencontre avec ALLAH ﷻ.
La piété et l’acceptation
Puis, il y a le fait de demander à ALLAH ﷻ la piété et l’acceptation qui nous rappelle que le voyage n’est pas seulement un déplacement géographique. En effet,il doit être un moyen de se rapprocher d’ALLAH ﷻ, de purifier ses intentions et de renforcer sa conscience. Quelle que soit la destination, l’intention doit rester la même : plaire à ALLAH ﷻ .
La reconnaissance des difficultés du voyage
Quand on dit : « Ô ALLAH, facilite-nous ce voyage et raccourcis-en pour nous la distance » , il y a là une reconnaissance implicite : voyager comporte des difficultés. Fatigue, imprévus, incertitudes… C’est tout cela qui explique pourquoi les invocations du voyageur sont exaucées.
Le voyage est une épreuve, au même titre que la naissance d’un enfant pour la femme qui accouche. Dans ces deux cas, les invocations sont exaucées, parce qu’il y a une grande difficulté.
ALLAH ﷻ, notre compagnon …
Puis vient ce passage bouleversant : « Tu es le compagnon de voyage et le protecteur de la famille » . ALLAH ﷻ est invoqué ici comme sahib , compagnon de route. C’est rare et puissant. C’est nous qui Lui demandons, à travers cette dou’a enseignée par le Prophète ﷺ, d’être à nos côtés sur le chemin.
Et en même temps, ALLAH ﷻ est décrit comme al-khalîfa , celui qui veille, celui qui protège et qui prend soin de ce que nous laissons derrière nous.
C’est une réalité du voyage : on laisse toujours quelque chose. Même le voyageur qui part léger, avec un simple sac à dos, laisse des traces et des attaches : une maison, un compte, des souvenirs, une famille, des responsabilités. On ne peut jamais tout emporter. Et c’est ce qui rend cette partie de la dou’a si belle et rassurante : pendant que nous sommes loin, ALLAH ﷻ veille sur ce que nous avons laissé.
Chaque voyage implique un risque : pour soi et pour ceux qui dépendent de nous. Quand on dit dans la dou’a : « Ô ALLAH, sois mon compagnon de voyage » , on affirme une certitude. Un compagnon de route digne de confiance rassure toujours. Mais tant qu’il est humain, il reste faillible.
Avec ALLAH ﷻ comme compagnon, tout change. Lui est As-Samad , Celui vers qui tout converge et qui ne faillit jamais. Même dans la difficulté, on est en safe place .
… et notre protecteur !
Dans la même invocation, ALLAH ﷻ dit aussi qu’Il protège ce que nous avons laissé. C’est unique : aucun être humain ne peut à la fois voyager à nos côtés et veiller sur ce qui reste derrière nous. Lui le fait, et bien plus encore.
C’est un équilibre parfait : Il accompagne notre mouvement en avant, et Il veille aussi sur ceux qui restent, engagés dans leur propre chemin de vie.
Un refuge contre les épreuves du voyage
La fin de la dou’a mentionne trois refuges :
contre les difficultés physiques,
contre les mauvaises surprises visuelles ou émotionnelles, et contre le mauvais retour, c’est-à-dire rentrer et retrouver les siens dans la peine.
Ce passage nous enseigne que le voyage n’est pas qu’un déplacement. C’est un acte de tawakkul , d’abandon à ALLAH ﷻ. Le takbîr et le subhanALLAH posent le cadre : tout est par Sa grâce.
Même ce qui paraît « mondain » – les bagages, la maison, la famille – reste lié à la spiritualité. Car en islam, il n’y a pas de séparation entre le quotidien et l’adoration. Dès lors qu’on place notre intention pour ALLAH ﷻ, tout devient ʿibâda.
Cette dou’a transforme le voyage en adoration consciente. Chaque pas, chaque déplacement, devient un rappel. Voyager ainsi, c’est apprendre à tout remettre à ALLAH ﷻ.
La prière du voyageur : une facilité oubliée
Il existe très peu de situations en Islam qui permettent de raccourcir et de regrouper ses prières. Parmi elles, il y a le voyage.
Et je trouve que c’est une occasion magnifique de goûter à une sunna à laquelle on n’aurait peut-être jamais accès autrement.
Quand je vois des gens voyager et ne pas profiter de cette facilité tout en le sachant, je suis étonnée. Certains disent : « Ce n’est pas une obligation, je préfère prier normalement. ». Ils prient donc quatre unités pour dhor , quatre pour ‘asr , chacune à son heure.
Mais pourquoi se compliquer la vie ? Pourquoi vouloir être plus royaliste que le roi, alors que le Prophète ﷺ, le meilleur des hommes, celui pour qui la prière était son domaine, lui-même raccourcissait et regroupait ses prières en voyage ?
L’exemple du Prophète ﷺ
À chaque voyage, il priait deux unités de dhor, puis deux de ʿaṣr, regroupées à l’heure du dhor ou de ‘aṣr. Il ne priait pas quatre et quatre comme en temps normal.
Ne pas faire cela, c’est se priver d’une sunnah. C’est refuser une imitation directe de RasuluLLAH ﷺ. Et peut-être que cette prière raccourcie, faite à la manière du Prophète ﷺ, apporte plus de hassanât qu’une prière accomplie « en version longue ».
C’est une rahma . Pourquoi refuser une facilité qu’ALLAH ﷻ Lui-même a donnée ?
Le jeûne en voyage
C’est pareil pour le jeûne. On peut jeûner ou s’en dispenser. Certains disent : « Moi je jeûne, et je prie en entier. » Libre à chacun, certes. Mais n’oublions pas que se priver d’une sunnah , c’est aussi se priver de récompenses.
Le voyage a ses privilèges : des facilités au milieu de la difficulté. Comme dit dans le Coran :
« avec la difficulté vient une facilité ».
Et ici, on le voit clairement.
Le voyageur bénéficie de faveurs particulières :
ses invocations sont exaucées ,
il peut raccourcir ses prières ,
il peut différer son jeûne .
Pourquoi autant de privilèges ? Peut-être parce que le voyage est, en lui-même, une forme d’adoration.
Si ALLAH ﷻ a révélé une invocation spécifique pour le voyageur, c’est bien pour montrer que le voyage n’est pas anodin. C’est un moment de vulnérabilité, d’abandon total à ALLAH ﷻ, mais aussi un moment encadré par des règles que le Prophète ﷺ a enseignées.
Parmi elles :
commencer par la bonne intention ,
réciter l’invocation du voyageur ,
se rappeler que tout déplacement se fait sous la protection d’ALLAH ﷻ,
laisser derrière soi de quoi subvenir aux besoins de sa famille,
demander pardon à son entourage avant de partir, car un voyage peut être le dernier,
voyager à plusieurs, comme recommandé par le Prophète ﷺ (minimum trois),
désigner un responsable (un emir ), non pas comme un commandant, mais comme un référent en cas de décision à prendre.
Respecter la terre et ses habitants
Le voyage, c’est aussi respecter la terre où l’on pose les pieds. Quand tu arrives dans un pays, rappelle-toi que ses habitants ne t’attendaient pas. Tu entres dans leur quotidien. Tu n’as pas à imposer ta culture, tes habitudes, ni tes règles.
C’est une grande leçon d’humilité. Dans le Coran, ALLAH ﷻ nous dit :
« Nous vous avons créés en nations et en tribus afin que vous vous entreconnaissiez ».(Sourate al-Hujurât, 13)
Cela montre que le but n’est pas d’imposer, mais d’apprendre et de s’enrichir mutuellement.
Profiter du temps du voyage
Noublions pas que le voyageur est exaucé. Ses invocations, à l’aller comme au retour, ont une grande valeur auprès d’ALLAH ﷻ.
Combien d’entre nous passent leur trajet à discuter, regarder des séries, dormir, travailler sur l’ordinateur, ou ne rien faire… Au lieu de profiter de ce temps pour invoquer ALLAH ﷻ, même dix minutes seulement.
Combien prennent le temps de faire des invocations conscientes : pour leur vie, leurs besoins, leur famille, leurs amis… ? Peut-être qu’une invocation faite pendant un voyage sera celle qui changera la donne et transformera leur vie.
Personnellement, j’ai constaté que certaines de mes invocations les plus exaucées étaient celles faites en voyage. Et ce n’est pas un hasard : c’est un moment où l’on est suspendu, dans le temps comme dans l’espace.
Si tu voyages par les airs, tu n’as aucun contrôle. Sur la mer, tu n’as aucun contrôle. Même sur la route, tu peux conduire ton véhicule, mais tu ne maîtrises pas ceux des autres.
C’est là que tu comprends le tawakkul, la confiance totale en ALLAH ﷻ.
Chaque voyage comporte un risque : pour toi et pour ceux qui dépendent de toi. Et c’est justement à ce moment que l’on devrait se tourner vers ALLAH ﷻ, celui qui protège.
Quand on prend l’avion, on est suspendu dans les airs, soumis aux intempéries, dépendant d’un pilote que l’on ne connaît pas. Qui parmi nous demande le CV du pilote avant d’embarquer ? Qui connaît son nom, son expérience, son parcours ? Pourtant, on s’assoit, on attache notre ceinture et on espère arriver à destination.
Si tu es capable de faire confiance à un pilote que tu ne connais ni d’Adam ni de Hawwa, comment ne pas accorder une confiance totale à ALLAH ﷻ, le Protecteur, celui qui ne dort pas et qui détient ton départ comme ton arrivée ?
Le voyage : un entraînement spirituel de haut niveau
Le tawakkul
Rien que pour cela, le voyage est un entraînement spirituel de haut niveau . Il nous apprend à nous abandonner totalement à ALLAH ﷻ et à renforcer notre confiance en Lui.
Le voyage, c’est une répétition générale du tawakkul. Alors rappelle-toi : la prochaine fois que tu voyages, tu n’es pas seulement en déplacement. Tu seras alors :
en adoration,
en apprentissage,
en confiance totale en ALLAH ﷻ.
Un éclairage sur les autres…
Le voyage n’est pas seulement un dépassement physique, c’est aussi une mise à l’épreuve du caractère .
‘Umar ibn al-Khaṭṭāb رضي الله عنه, le deuxième calife de l’Islam, disait qu’avant de croire les compliments faits sur une personne, il fallait vérifier trois choses :
As-tu déjà échangé de l’argent avec elle, dans une transaction commerciale ?
As-tu déjà voyagé avec elle ?
As-tu déjà vécu avec elle ?
Parce que ce sont trois situations où l’être humain ne peut pas tricher très longtemps.
En effet, le voyage révèle :
la patience… ou l’impatience.
la générosité… ou l’égoïsme.
la capacité à s’organiser… ou la tendance à se reposer sur les autres.
Si tu repenses à tes propres voyages avec des amis ou de la famille, tu as sûrement vu cela. Tu découvres des personnes généreuses, et d’autres très attachées à leurs biens. Tu observes des comportements que tu n’aurais jamais imaginés en dehors du contexte du voyage.
Et encore une fois, ce n’est pas pour critiquer, mais le voyage t’apprend sur les autres… et sur toi-même. Parce que toi aussi, en voyage, tu vas voir des facettes de ton caractère que tu ne soupçonnais pas.
… et un miroir sur soi-même
C’est souvent en voyageant, que ce soit à l’étranger ou ailleurs, que l’on découvre des choses sur soi. On se rend compte de ce qu’on aime, de ce qu’on n’aime pas, de ce qu’on supporte ou non.
Par exemple, j’ai découvert que je ne peux pas enchaîner deux jours d’affilée de visites touristiques. Il me faut un jour de visite, un jour de repos. C’est mon équilibre.
Dans la vie, il y a des moments qui débloquent en nous des niveaux qu’on ignorait. Devenir maman, se marier, commencer un nouveau travail… chacun de ces passages fait apparaître des facettes qu’on ne connaissait pas.
Le voyage fait partie de ces déclencheurs. Si j’enlève les moments de voyage de ma vie, je ne serais pas la même personne aujourd’hui. Et j’espère continuer encore à découvrir d’autres aspects de moi-même.
Car celui qui se connaît, connaît son Rabb . Et celui qui connaît son Rabb , se connaît. Apprendre à se connaître n’est pas un luxe, ni un exercice égocentrique. C’est une nécessité spirituelle : savoir comment je fonctionne pour mieux adorer ALLAH.
Des profils très différents
Ça en fera peut-être sourire certains, mais en voyage, il y a toujours plusieurs profils :
celui qui, à 5h ou 6h du matin, réveille tout le monde parce qu’il faut absolument commencer les visites,
et celui qui, quel que soit le pays — en France, en Suisse, en Afrique du Sud, en Australie, au Canada, en Jordanie — prend son temps le matin et ne démarre qu’en début d’après-midi.
Les deux existent, et chacun a sa manière de profiter du voyage.
Il y a aussi ceux qui ont besoin d’être H24 avec les autres : chaque activité, chaque sortie doit se faire en groupe. Et à l’inverse, il y a ceux qui ont besoin, chaque jour, d’un petit moment de solitude. Même si ce n’est que dix minutes, ils en ont besoin pour se recentrer.
Personnellement, je fais partie de ceux-là. Je peux être une excellente compagnie, mais je ne peux pas rester du matin au soir, non-stop, dans le “ton pied, mon pied”. J’ai besoin de quelques instants seule, pour retrouver mon souffle intérieur.
Bien choisir ses compagnons de route
C’est pour cela que la composition d’un groupe de voyageurs est très importante. Si vous êtes quatre, avec deux profils solitaires et deux profils “H24 ensemble”, ça s’équilibre.Mais si vous êtes trois, avec deux solitaires et une seule personne qui a besoin de collectif, ça peut vite devenir difficile pour elle.
Le voyage est donc une belle école de l’âme. Pas parce qu’il révèle de “bonnes” ou de “mauvaises” personnes, mais parce qu’il met en lumière des personnalités qui ne vont pas toujours ensemble.
C’est pour cela que je dis que le voyage est un miroir. Il reflète non seulement les autres, mais aussi nous-mêmes. Et moi, c’est clairement en voyage que j’ai découvert des facettes de mon caractère que j’ignorais. SoubhanALLAH .
L’importance de la communication dans le voyage
Parfois, le voyage laisse de doux souvenirs. Cependant, d’autres fois, des souvenirs plus douloureux, marqués par des incompréhensions. Mais même là, c’est une école : on découvre ce qu’on accepte, ce qu’on refuse, et notre façon de communiquer.
C’est pourquoi j’apprécie énormément les personnes honnêtes dès le départ. Celles qui disent clairement :
« Moi, je ne suis pas du matin. Avant mon café, je peux être désagréable. »
J’ai deux amies qui m’ont dit ça, et franchement, c’est magnifique. Parce que je sais à quoi m’attendre. Le matin, je me contente de dire Salâm ‘alaykoum wa rahmatulLah , et j’attends qu’elles aient pris leur café pour ajouter toute autre parole ! Après, elles se transforment complètement !
Ce genre de transparence, c’est une forme d’ihsân. Elle évite des malentendus inutiles. Car si tu ne sais pas que la personne n’est “pas du matin”, tu peux mal interpréter ses réactions.
Tu viens avec un grand sourire, tu lui parles du Coran, et elle te répond froidement. Toi, tu ne sais pas. Et c’est là que Shaytân en profite. Il comble les 80 % d’informations que tu n’as pas par des mensonges :
« Elle t’en veut pour telle ou telle raison… »
Et toi, tu commences à douter. Alors qu’en réalité, il suffisait de savoir. Et ça, c’est l’attitude du musulman : prévoir, expliquer, faciliter. C’est cela, l’ihsân.
Ainsi, on est tous déjà revenus d’un voyage où il y a eu des tensions, des incompréhensions, des intentions mal prêtées…Et malgré cela, le voyage reste une école.
Et là, je comprends vraiment ce que voulait dire ‘Umar ibn al-Khattâb رضي الله عنه :
« Pour connaître quelqu’un, vois comment il est dans le commerce, dans la vie quotidienne… ou en voyage. »
Les amitiés qui résistent au voyage sont des amitiés solides !
Voyager tout en vivant le Coran
En voyage, on a l’occasion de voir le Coran à chaque instant.
Je dis souvent que l’on n’a pas besoin d’avoir son mus’haf ouvert du fajr à l’‘isha pour dire que l’on a passé sa journée avec le Coran. Bien sûr, lire et réviser, c’est essentiel, mais ALLAH ﷻ nous invite aussi à lever les yeux.
Il dit :
« Ne voient-ils pas ? » ,« Regardez » ,« Parcourez la terre » .
Le Coran n’est pas seulement à lire, il est à contempler dans le monde.
C’est comme un ami qui te parle :
Il te dit quelque chose,
puis il t’envoie observer dehors,
et quand tu reviens, il te demande : « Alors, qu’as-tu vu ? »
En voyage, chaque paysage devient une page vivante du Coran.
Quand tu vois les montagnes , tu penses à ces versets où ALLAH ﷻ dit qu’elles sont comme des piquets qui stabilisent la terre (rawâssi ). Sans elles, la terre tremblerait sans cesse.
Quand tu traverses le désert , tu te rappelles la valeur de l’eau, du silence, du peu. Là-bas, il n’y a rien, pas de réseau, pas de confort : juste un rappel de la dépendance totale à ALLAH.
Quand tu observes les ruines et les vestiges , tu médites sur les civilisations passées, sur leur grandeur et leur disparition. Le Qur’an nous invite à regarder ce qu’elles ont bâti et à tirer des leçons.
Quand tu lèves les yeux vers un ciel étoilé , loin de la pollution lumineuse, tu vois un rappel de la promesse d’ALLAH ﷻ. Ces étoiles sont comme des signes. Et de même que nous levons les yeux vers elles, les anges regardent vers la Terre. Ils voient les plus pieux parmi nous comme des étoiles brillantes. Qu’ALLAH fasse de nous ces lumières.
Avant de te laisser…
En préparant cet épisode, j’en ai parlé avec mon fils. Je lui expliquais le verbe qu’ALLAH ﷻ emploie dans le Qur’an pour parler du voyage : sîrû fîl-ard — « circulez sur la terre ».
Et là, il m’a coupée :
« Mais maman, les Marocains, quand ils ont gagné leur match, ils chantaient Sîr, Sîr, Sîr ! »
Il n’est pas spécialement fan de foot, mais il se souvenait de ce refrain qui le fascinait. Et en fait, il avait compris. Parce que quand les supporters crient sîr , c’est comme dire : « Avance ! Continue ! Ne t’arrête pas ! Va au prochain but ! »
Et je lui ai répondu : « Eh bien, dans le Qur’an, ALLAH nous dit exactement la même chose, mais avec une profondeur bien plus grande. ». En effet, c’est comme si ALLAH ﷻ criait dans nos cœurs :
Avancez !
Ne restez pas figés !
Bougez pour apprendre !
Bougez pour réfléchir !
Bougez pour grandir,
Bougez pour connaître ALLAH ﷻ et mieux vous connaître vous-mêmes.
Parfois, nos enfants nous offrent des exemples magnifiques, machâ’ALLAH.
J’espère que cet article sur le voyage dans le Coran t’a plu, et que tu retiendras que notre vie entière est un voyage.
Le voyage de l’âme vers le corps,
du corps vers la terre,
de la terre au Jugement,
et du Jugement vers le Paradis, par la miséricorde d’ALLAH ﷻ.
Le voyage est une école à ciel ouvert. C’est une ‘ibâda , une adoration. Une sunna prophétique. Une grâce, une rahma , si l’intention est tournée vers ALLAH ﷻ.
Yâ ALLAH , ouvre-nous les portes de Tes terres bénies. Fais que chacun de nos voyages soit une école pour notre foi. Protège-nous sur les routes. Fais que nos déplacements et nos adorations soient pour Toi uniquement. Accorde-nous de voyager jusqu’à Toi en étant parmi les pieux, les bienheureux, et les habitants du Paradis. Âmîn, Yâ Rabb al-‘Âlamîn..