Ce qu’il t’a interdit de dire sur toi-même

Temps de lecture estimé : 8 min

Aujourd’hui, je voulais aborder un thème qui m’est venu en tête en méditant. Je me suis demandé comment nous nous parlons, et je mets souvent cette question en parallèle avec la manière dont les prophètes et les personnes pieuses se parlent. Il suffit de regarder ce que le Coran en cite pour se poser la question : est-ce que nous nous parlons comme nous devrions nous parler ?

Je trouve que l’on n’en parle pas assez. Dernièrement, cette question tournait en boucle dans mon esprit : la manière dont nous nous parlons à nous-mêmes.

Sommaire

Ce que nous accordons aux autres

Il y a quelque chose d’étrange, à mon avis. Quand nous parlons avec les autres, nous choisissons nos mots. Même lorsque nous devons dire des choses dures, nous faisons attention. Nous adoucissons parfois, nous encourageons, nous pardonnons à quelqu’un qui a eu une maladresse. Nous disons facilement : « Ce n’est pas grave, ça arrive. »

Nous accordons donc aux autres une certaine considération, une miséricorde, une douceur.

Et à nous-mêmes ?

C’est ce qui m’intrigue : comment nous parlons-nous à nous-mêmes ? Souvent, nous nous parlons d’une façon que nous n’utiliserions avec personne. Si nous sommes honnêtes, nous ne parlons pas aux autres comme nous nous parlons à nous-mêmes.

La dureté que nous nous infligeons

Que signifie se parler à soi-même ? Il nous arrive de nous dire : « Je suis nul. Je suis bête. Je rate tout. Je suis maladroite. Je suis horrible. » Ces mots, nous ne les disons pas aux autres. Si nous le faisions, nous serions cruels.

Je trouve que nous faisons preuve d’une grande dureté envers nous-mêmes. Nous ne tolérerions jamais cette dureté envers quelqu’un d’autre, ni venant de quelqu’un d’autre.

Je parle ici de personnes saines d’esprit, qui ont une attitude saine. Je ne parle pas de personnes dérangées, ni de celles qui souffrent de ces maladies du cœur que l’on connaît. C’est important de le préciser.

Nous ne permettrions donc pas à autrui cette dureté, mais nous nous la permettons. Nous nous l’infligeons à nous-mêmes, nous l’entendons, et cela nous convient.

Le Prophète ﷺ et la parole sur soi

Ce qui est bouleversant, c’est que le Prophète ﷺ s’est soucié de cette question. Il a corrigé cette habitude en un seul mot, un mot qu’il employait à propos de lui-même.

C’est le hadith qui m’a décidée à faire cet épisode. Il dit 

“Que nul d’entre nous ne dise : « Mon âme est devenue vile ». Qu’il dise plutôt  « Mon âme est alourdie ».

Ce hadith est rapporté par son épouse Aïcha et se trouve dans les recueils de Bukhâri et Muslim

Que voit-on dans ce hadith ? Une personne ne se sent pas bien. Elle sent son âme lourde, elle est mal à l’aise. Au moment de l’exprimer, elle allait employer un mot : « mon âme est devenue mauvaise ».

Le Prophète ﷺ l’arrête. Il ne veut pas que nous parlions ainsi de notre âme. Il dit de dire “laqisat nafsi”, mon âme est alourdie. 

La force des mots sur le cœur

Les neurosciences d’aujourd’hui disent, en termes savants, ce que le Prophète ﷺ avait déjà dit : les mots ont un impact sur le cerveau, sur le cœur, sur l’âme et sur le corps. Le corps ne réagit pas de la même façon à un mot, à son contraire ou à un autre mot. Le poids des mots est très important.

Dans ce hadith, le Prophète ﷺ ne parle pas de ce que l’on dit aux autres. Il parle de ce que la personne dit d’elle-même. 

La différence entre les deux termes employés

Il faut regarder la différence entre les deux mots.

Khabuthat vient de la racine khabith, qui désigne ce qui est vil, impur, mauvais. C’est un jugement moral. On colle une étiquette sur toute son âme. On la range entièrement dans une case : tu es mauvais, ou tu es mauvaise.

Laqisat est tout autre chose. Ce mot décrit un malaise passager. Il s’agit d’une lourdeur, mais l’on n’est pas lourd en permanence. Quelqu’un qui est mauvais l’est tout le temps. Quelqu’un qui se sent alourdi traverse seulement un moment. Dire « je me sens lourde » ne veut pas dire que je le suis depuis ma naissance et que je le resterai jusqu’à ma mort.

Ce mot est donc plus doux. Il décrit un état, et il ne colle pas d’étiquette à la personne.

Dans les mots que nous employons, tout est important.

Remplacer le jugement par une description

Voici ce que le Prophète ﷺ nous enseigne. Même dans un moment de mal-être, il refuse que l’on qualifie notre âme de mauvaise. Il remplace le jugement par une description.

Il nous apprend, en quelque sorte, à appeler un chat un chat. Dire « mon âme est devenue mauvaise », c’est coller une identité à son âme, alors que ce que l’on vit n’est qu’un état passager. La description, elle, nourrit l’espoir.

Ce point est essentiel, parce que se coller une étiquette est un cycle infernal. On commence par dire : « Je suis mauvaise. » Puis on glisse, petit à petit, vers des pensées plus sombres. On peut se dire : « Jamais je ne dirai cela », et pourtant, on y va doucement. C’est le processus que le Prophète ﷺ coupe net.

Il réajuste les mots. Et ce n’est pas un détail. Si le Prophète ﷺ a pris la peine de le préciser, c’est que la différence est réelle.

L’enjeu de notre foi

J’aime beaucoup la façon dont le Prophète ﷺ nous apprend à nous parler, et à parler aux autres. S’il l’a dit, c’est que cela a un impact énorme sur notre foi, sur notre vie et sur notre mission ici-bas. Nous avons déjà assez de difficultés. Allons-nous en ajouter une autre ?

Il l’a dit il y a quatorze siècles. Que faisons-nous aujourd’hui de cet enseignement ?

Au lieu de dire : « Je suis mauvais » ou « je suis mauvaise », il faut dire : « Je me sens mal en ce moment. Je me sens lourde. J’ai un haut-le-cœur. » C’est cela que le Prophète ﷺ propose. 

► D’un côté, une expression qui nous condamne. De l’autre, une expression qui décrit simplement ce que nous vivons en ce moment.

Le flot de paroles négatives

Si le Prophète ﷺ n’a pas voulu que l’on dise cela de notre âme, dans un moment passager où l’on se sent lourd, que dirait-il de la façon dont nous nous parlons le reste du temps ?

Dans le flot de paroles négatives, on se dit : « Je suis nulle, je suis horrible, je n’y arriverai jamais. » C’est cette boucle infernale. On s’angoisse, on s’y enferme, et l’on se déverse ces paroles à longueur de journée.

Le Prophète ﷺ nous a protégés de nous-mêmes, par ces paroles. Car les mots que nous posons sur nous finissent par devenir la façon dont nous nous voyons.

Il va plus loin. Il nous a interdit de nous maudire nous-mêmes, d’invoquer le mal contre nous-mêmes. Dans un autre hadith, rapporté par Jabir, il dit : 

« Ne maudissez pas vos âmes, et ne maudissez pas vos enfants, de peur que vos paroles ne tombent à un moment où ALLAH ﷻ exauce, et que ce que vous avez dit ne se réalise. » 

Se maudire soi-même

Souvent, quand on cite ce hadith, on insiste sur le fait de ne pas maudire ou insulter les enfants. On parle moins de ne pas s’insulter soi-même, ni de se maudire. Pourtant, c’est une habitude très répandue. Quand quelqu’un nous fait quelque chose, on peut l’accuser. Mais la parole que l’on dit envers soi-même, on la condamne beaucoup moins. On se contente de se dire : « Allez, ne dis pas ça », et on s’arrête là.

C’est pourtant aussi grave que de le dire à quelqu’un d’autre. Le Prophète ﷺ nous le dit. Il faut donc penser à toutes ces petites malédictions que l’on se jette à soi-même, sans y réfléchir.

Ces expressions sont familières : « Oh, qu’est-ce que je suis bête. Oh, je suis maladroite. Oh, moi, je suis maudite. Rien ne se passe bien chez moi. Rien ne me réussit. J’ai la poisse. » Le Prophète ﷺ nous met en garde contre elles. Il nous dit de ne pas les prononcer sur nous-mêmes, car nous ne savons pas quelle parole est en train d’être entendue.

Imagine que tu dises des choses sur toi, et que, au même moment, les anges écoutent et disent « amine ». Ce que tu disais de toi, sans y croire, finira peut-être par se réaliser.

C’est pour cela, aussi, que l’on doit faire attention quand on parle aux enfants. 

Aujourd’hui, de nombreuses approches éducatives, positives ou équilibrées, le disent : il ne faut pas coller d’étiquette à un enfant. Il vaut mieux décrire ce qu’il fait en ce moment.

Dire « tu as l’air en colère » n’a rien à voir avec dire « de toute façon, toi, tu es nerveux tout le temps », ou « tu es rabat-joie ». L’expression « rabat-joie » est, je trouve, beaucoup plus élégante que d’autres mots, même si ce n’est pas un mot à dire aux gens. Le son n’est pas le même, et les conséquences non plus.

Les conséquences d’une étiquette sur un enfant

Quand on dit à un enfant : « Tu es nerveux tout le temps », il finit souvent par l’accepter. C’est son parent, son éducateur, quelqu’un en qui il a confiance. Il intègre l’information, et il finit par incarner ce qu’on lui a dit. Il ne le fait pas consciemment, mais il devient nerveux.

Parfois, par nos mots ou nos réactions, nous créons chez nos enfants des comportements. Puis nous leur collons encore une étiquette, cette fois-ci avec plus de force : « Tu vois, tu es nerveux. Regarde, tu viens de le faire. » Et l’enfant pourrait répondre : « C’est toi qui m’as appris que je l’étais. Je le suis. Qu’est-ce que tu veux d’autre ? »

C’est exactement ce qui se passe. Le Prophète ﷺ l’avait compris avant nous.

Les neurosciences peuvent expliquer ce mécanisme. Mais le Prophète ﷺ nous apporte autre chose qu’elles ne peuvent pas dire : au moment où tu dis cela à ton enfant, tu le maudis ou tu l’insultes. Il n’y a personne en haut pour dire « amine », et c’est scellé. Il ne te restera alors que tes larmes.

J’ai très peur de cela. Il faut avoir peur de certaines choses, et celles-ci en font partie. Qu’ALLAH ﷻ nous préserve. Qu’Il nous accorde la kalima tayyiba, la bonne parole, celle que le Coran décrit. C’est essentiel. Ce n’est pas ce que nous voulons qu’il advienne.

Relire nos paroles avec égard

Après avoir entendu ces hadiths, les avoir médités, compris et pris le temps de réfléchir, il faut être attentif à ce qui vient ensuite. Cela peut être un exercice agréable. C’est une très bonne chose d’avoir conscience de ce que l’on fait. Dès qu’on se concentre sur quelque chose, on commence à l’analyser, et l’on en tire des enseignements.

Je te propose donc une seule question, à te poser quand tu te parles :

►  est-ce que je me parle comme je parlerais à une sœur que j’aime, ou à un frère que j’aime, si tu es un homme ?

Souvent, la réponse est vite trouvée. 

Si une amie se décrivait avec les mots que tu emploies sur toi, qu’en ferais-tu ? Tu la reprendrais tout de suite. Tu lui dirais avec douceur : « Pourquoi tu dis cela de toi ? Tu n’es pas comme ça. Tu n’es pas bête. Regarde, tu fais cela, tu fais cela. Et de toute façon, tu n’es pas bête. » Tu lui donnerais même des arguments.

Se donner à soi-même les mots que l’on donne aux autres

Il faut donc s’accorder à soi-même ce même traitement, ce même égard que tu donnes aux autres. Il faut te donner ces mots-là, t’offrir ces mots-là, t’accorder ces mots-là.

C’est un enseignement du Prophète ﷺ, et une interdiction aussi : ne pas faire le contraire.

Quand ça ne va pas, souviens-toi du Prophète ﷺ et dis-toi : non, tu n’es pas vil. Il ne faut pas se dire que l’on est mauvais, que l’on est vil. Lui-même te l’a enseigné. Tu es simplement, aujourd’hui, un peu barbouillé, un peu alourdi. Ça ne va pas trop aujourd’hui, c’est tout. Et cela passera, parce que c’est passager. On n’est pas lourd toute sa vie.

Une invocation prophétique

Pour finir, j’aime terminer par une invocation. Celle qui me vient à l’esprit est une invocation du Prophète ﷺ. Elle fait partie des invocations prophétiques du matin et du soir, et c’est l’une de mes invocations préférées. 

اللَّهُمَّ أَصْلِحْ لِي شَأْنِي كُلَّهُ، وَلَا تَكِلْنِي إِلَى نَفْسِي طَرْفَةَ عَيْنٍ


Allahumma aslih li cha’ni kullahu, wa la takilni ila nafsi tarfata ‘ayn.

« Ô ALLAH, améliore pour moi toute mon affaire, et ne me laisse pas à moi-même, ne serait-ce que le temps d’un clin d’œil. »

Cette invocation est magnifique, parce qu’elle dit tout.

Qu’ALLAH ﷻ accepte cela de nous, qu’Il nous réforme et qu’Il nous permette de nous parler avec tous les égards. 

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