J’aimerais partir d’un qu’on emploie beaucoup, qu’on emploie sans y penser. On a tendance à dire qu’on lit le Coran. Mais est-ce qu’on le lit — ou est-ce qu’on l’accompagne ? C’est une question légitime. Et tu vas voir que ce n’est pas du tout la même chose.
Un hadith sur celui qui lit le Coran
Le Prophète ﷺ a dit :
Lisez le Coran, car il reviendra au Jour de la Résurrection intercéder en faveur de ses compagnons.
– Hadith rapporté par Muslim, d’après Abu Umama رضي الله عنه.
Le jour où tu auras besoin de toute l’aide possible, le Coran se présentera pour parler en ta faveur. Mais pour qui exactement ?
Le Prophète ﷺ n’a pas dit pour ceux qui l’ont lu. Il n’a pas dit pour ses lecteurs. Il a dit : pour ses ashâb. Pour ses compagnons.
Et c’est ce mot qui change tout.
Qui sont les compagnons du Coran ?
Sahib — bien plus qu’un compagnon
Ashâb est le pluriel de sahib, qui vient de la racine sahaba — accompagner. C’est de là qu’on tire les mots :
- sahib : le compagnon,
- sahiba : la compagne,
- sahâba : le compagnonnage.
Mais avant même de parler d’accompagnement, les Arabes utilisaient ce verbe pour parler d’un animal qu’on dépouille de sa peau — pour utiliser cette peau comme vêtement, pour s’en recouvrir. De là est sorti le sens de :
- porter quelque chose,
- puis avoir quelque chose sur soi,
- puis accompagner, être proche, être l’ami de quelqu’un.
Et l’image à retenir, c’est celle-là : une seconde peau.
Le sahib, c’est quelqu’un qui accompagne comme la peau nous accompagne partout. Quelqu’un qui est proche comme la peau est proche de nous. Quelqu’un de familier, de constant, de régulier. Pas quelqu’un qu’on croise une seule fois — quelqu’un qui reste à tes côtés, que tu connais, qui te connaît, avec qui tu es les bons jours comme les mauvais.
Et sahib porte encore d’autres sens : le possesseur de quelque chose, dans le sens où il est tout le temps avec elle. Celui qui est doué d’une faculté — on dit qu’il est sahib de ceci ou cela. Un allié. Un hôte. Un convive. Un congénère. Sahib, c’est énorme.
La différence entre le lecteur et le compagnon
Un lecteur, qu’est-ce qu’il fait ? Il ouvre le livre, il parcourt les lignes, et il le ferme. Aucun lecteur ne garde un livre ouvert à l’infini — il arrive à la fin et il le pose. Ça peut être sincère de lire. Mais ça reste une visite. Le lecteur visite les pages, les chapitres, et il repart. Il ne dort pas là.
Un compagnon, c’est autre chose.
Un compagnon revient — puisqu’il est proche, puisque c’est une seconde peau. Il s’installe. Et surtout, un compagnon finit par ressembler à celui qu’il fréquente. C’est pour ça que le sahib du Coran, c’est celui qui a tellement fréquenté la parole d’ALLAH ﷻ qu’il finit par en prendre des caractéristiques.
Et d’ailleurs, ce n’est pas la première fois que le Prophète ﷺ emploie le terme sahib pour parler du Coran. Il y a un autre hadith très beau où il dit qu’au Paradis, il sera dit au sahib du Coran : lis, récite et monte — car ta place s’arrêtera à la dernière ayah que tu auras récitée. À chaque fois, c’est sahib du Coran. Pas lecteur du Coran.
Le sahib dans le Coran
Ce terme apparaît dans le Coran dans des contextes qui nous parlent de très près.
Avec les parents
Quand ALLAH ﷻ nous parle de comment se comporter avec nos parents quand ils prennent de l’âge, Il emploie ce verbe — accompagne-les. Sois leur seconde peau dans cette dunya, avec bienséance, dans ce qui est reconnu comme bien. Et un parent, ce n’est pas une connaissance qu’on voit une fois par an. Le sahib ne peut pas être quelqu’un de vite fait.
Ça me fait penser au conseil éducatif d’Omar ibn al-Khattab رضي الله عنه. Il donnait un itinéraire simple :
- les sept premières années, joue avec ton enfant : il apprend par le jeu et le mimétisme.
- Les sept années suivantes, éduque-le : il apprend les règles, le bien et le mal, la discipline.
- A partir de quatorze ans environ,sois son compagnon.
Et après, il ne dit plus rien. Comme pour dire que ce stade-là, il dure jusqu’à la fin.
Avec l’époux ou l’épouse
C’est la seule relation familiale à contrat — la seule qu’ALLAH ﷻ nous permet de choisir. Et dans le Coran, quand Il décrit la fuite de chacun au Jour du Jugement — tellement chacun sera préoccupé par son propre sort — Il emploie exprès ce mot-là pour parler du conjoint. Et sa sahiba. Comme pour insister sur le fait que ce jour-là, même celui qui était ta seconde peau — tu fuiras. Et c’est encore plus parlant dans la relation maritale. Si on en arrive là, c’est que ce jour est quelque chose.
Avec le Coran
Et c’est là que tout se rejoint. Être le sahib du Coran, c’est lui donner du temps — régulièrement. Le connaître. Y revenir. Être changé par lui, petit à petit. Et quand on s’en éloigne trop longtemps, le ressentir. Le Coran manque.
Un autre hadith : la compagnie dans la durée
Le Prophète ﷺ a dit qu’il y a deux personnes qu’on a le droit d’envier. Et l’une d’elles, c’est celui à qui ALLAH ﷻ a donné le Coran — et qui se tient avec lui aux heures de la nuit comme aux heures du jour.
D’après Ibn ‘Umar رضي الله عنه.
► Nuit et jour. Ce n’est pas un rendez-vous par an, par mois, par semaine. C’est une présence quotidienne. Si le Coran peut témoigner que dans la journée on l’a lu, et que dans la nuit on l’a lu — et on ne parle pas d’y passer des centaines d’heures — c’est ça, la sohbah. La vraie compagnie.
La lecture du Coran, la porte d’entrée
Je ne suis pas en train de dire que lire le Coran ne sert à rien. La lecture, c’est la porte d’entrée. Chaque lettre est récompensée, le Prophète ﷺ l’a dit. Et d’ailleurs, dans ce même hadith, il commence par dire lisez le Coran — c’est l’action qu’il nous demande. La caractéristique qu’il veut de nous, c’est d’en être le sahib.
Lire, c’est faire connaissance. Comment veux-tu avoir la compagnie de quelqu’un si tu ne l’as pas encore écouté, regardé, pris le temps de voir qui il était ? La lecture, c’est comme dire assalamou ‘alaykoum, comme demander comment ça va, comme faire connaissance. C’est le minimum — et c’est indispensable. C’est la porte. Mais après la porte, il y a une autre pièce où il faut entrer.
Compagnons du Coran … Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?
Être le sahib du Coran, c’est lui donner du temps — régulièrement, pas seulement en Ramadan. C’est le connaître, savoir ce qu’il contient, y revenir. C’est être changé par lui, petit à petit. Et quand on s’en éloigne, le ressentir — le Coran manque.
La compagnie se construit. Il faut commencer petit. Un rendez-vous régulier, même petit. Le Prophète ﷺ disait que les meilleures actions sont les constantes — même si elles sont petites. La régularité, c’est ce qui empile, c’est ce qui fait que ça devient beaucoup. C’est comme ça qu’on devient le compagnon de quelqu’un : on revient, on revient, et on revient encore.
Alors la question à se poser aujourd’hui — et elle peut gêner, mais sans culpabilité :
- est-ce que tu es lectrice ou lecteur du Coran ?
- Ou es-tu son sahib, sa sahib ?
- Ça remonte à quand, la dernière fois que tu as vraiment passé du temps avec lui — pas juste pour valider la lecture du jour ?
Qu’ALLAH ﷻ fasse de nous des sahib du Coran. Qu’Il fasse de nous des ahl al-Qur’ân — les gens du Coran, Sa famille, Ses proches. Parce qu’être proche d’ALLAH ﷻ passe par Sa parole. L’équation est simple.
Qu’ALLAH ﷻ fasse que le Coran nous manque quand on n’est pas avec lui — qu’on y pense tout le temps, et que ce soit un khair.
Âmeen.