Comment les prophètes se parlaient à eux-mêmes

Temps de lecture estimé : 11 min

Aujourd’hui, nous allons observer comment les meilleurs des hommes, les prophètes, se parlaient à eux-mêmes. Comment parlaient-ils de leur âme, de leur faute, de leur douleur ? Ce sont des êtres humains, et ils ont eux aussi des douleurs. Comment s’adressaient-ils à ALLAH ﷻ ?

En observant bien, nous découvrirons une manière de se parler à soi-même qui n’a rien à voir avec notre façon habituelle de parler. Spoiler : nous ne nous parlons pas forcément correctement.

Nous verrons aussi quelque chose de très doux : comment ALLAH ﷻ nous parle, à nous, et comment Il parle à Son serviteur. C’est cela qui nous enseigne finalement comment nous devons nous parler.

Sommaire
قَالَ رَبِّ إِنِّى ظَلَمْتُ نَفْسِى فَٱغْفِرْ لِى فَغَفَرَ لَهُۥٓ ۚ إِنَّهُۥ هُوَ ٱلْغَفُورُ ٱلرَّحِيمُ

« Rabbi, je me suis fait du tort à moi-même, pardonne-moi. » Et ALLAH ﷻ lui pardonna. Il est Celui qui pardonne, le Miséricordieux.

Sourate Al Qasas, verset 16

Ce passage se situe au moment où Moussa عليه السلام, encore jeune, est en Égypte. Il intervient dans une bagarre, frappe un homme pour défendre un autre homme, et cet homme meurt. C’est un accident, mais Moussa عليه السلام se retrouve avec une grave faute sur les bras, et il a très peur.

La peur est une émotion très présente dans la sourate Al-Qasas, à propos de Moussa عليه السلام. Tout au long de la sourate, on apprend comment ALLAH ﷻ l’apaise face à cette peur.

Ce passage a donc lieu dans un moment de tension et de difficulté. Regardons comment il se parle à ce moment-là.

La structure d’une parole juste

Si l’on regarde le mot à mot et la structure de cette phrase, on trouve un modèle. Je le trouve parfait pour savoir comment nous devrions nous parler après une erreur.

Il commence par dire : zalamtu nafsi, « je me suis fait du tort à moi-même ». Cette expression revient souvent dans le Coran, lorsque les prophètes se parlent à eux-mêmes. On la retrouve chez Yunus عليه السلام, et chez Adam عليه السلام.

Il commence donc par nommer la faute. Il ne la nie pas et ne cherche aucune excuse.

Il emploie le mot zulm, le tort, l’injustice. C’est le mot dont nous avons parlé il y a deux semaines. Mais ici, Moussa عليه السلام comprend quelque chose de très fort : le péché, au fond, touche avant tout soi-même. On se fait du tort. L’honnêteté demande de dire : j’ai mal agi. Une honnêteté totale.

Ensuite, il dit tout de suite :

« Pardonne-moi. » 

Il ne s’enfonce pas, ne se flagelle pas. Il ne passe pas trois jours à se détester, à se répéter qu’il est nul, qu’il est un monstre, qu’il ne mérite rien. Non, il résume tout dans une formule plus profonde : 

« Je me suis fait du tort à moi-même. » 

Cela résume tout ce qui s’est passé. Il nomme, et il se tourne aussitôt vers la miséricorde.

Voilà la méthode. C’est là, à mon sens, le véritable tournant. La plupart d’entre nous ne le faisons pas, et peut-être que certains ne le feront jamais.

Ne pas s’enfermer dans la culpabilité

Nous avons souvent tendance à rester bloqués dans le zulm nafsi. On dit « je me suis fait du tort », et l’on s’enferme là-dedans. Ainsi,on tourne en boucle dans la faute et on commence à la décrire, à se la représenter, à penser aux conséquences, sans jamais vraiment inviter ALLAH ﷻ dans la suite.

Moussa عليه السلام, lui, enchaîne aussitôt. Il court-circuite cette boucle. Il ne laisse même pas le temps à l’angoisse d’agir, et passe directement à la demande de pardon : 

« Pardonne-moi. » 

C’est clair, net, précis. La réponse d’ALLAH ﷻ vient dans le même temps : 

« Et Il lui pardonna. »

Il y a une simplicité dans ce verset. « Je me suis fait du tort à moi-même, pardonne-moi. » Cela paraît simple, dit ainsi. C’est une manière de nous montrer que c’est aussi simple que cela. La formule est très simple. Si elle nous semble compliquée, c’est nous qui avons ajouté de la complication à l’histoire.

Une conséquence directe 

On le voit à plusieurs reprises dans le Coran : le pardon répond immédiatement à la demande. C’est une conséquence directe. Il n’y a pas d’attente.

Nous avons donc trois éléments : 

  • l’honnêteté, 
  • le retour,
  • la rahma. 

La rahma est déjà là, comme si elle attendait derrière la porte. Il suffit d’ouvrir cette porte, et la manière de l’ouvrir, c’est l’honnêteté et le retour vers ALLAH ﷻ, c’est-à-dire le repentir.

Ainsi, un prophète se parle à lui-même. Il est honnête sur l’acte. Il n’est pas dur, ni cruel envers la personne qu’il est. Et il est toujours tourné vers la porte de la rahma d’ALLAH ﷻ. C’est mathématiquement très judicieux.

Si l’on explore les paroles des prophètes, on voit que ce n’est pas propre à Moussa عليه السلام. Pour moi, c’est la signature des prophètes عليهم السلام.

Yunus عليه السلام, dans l’obscurité

Yunus عليه السلام se trouve dans le ventre d’une baleine, dans l’obscurité, dans la nuit, seul au fond de l’océan.

Que dit-il ? Il ne se dit pas : « Je suis fini, je l’ai mérité, je suis parti sans la permission d’ALLAH ﷻ. » 

Pourtant, il avait fui un peuple mécréant sans que ALLAH ﷻ ne lui ait donné le signal de départ. C’était là l’erreur qu’ALLAH ﷻ voulait corriger en lui.

Mais il n’a pas tenu ce discours. Il a prononcé une parole, restée gravée à jamais dans le Coran, dans la sourate Al-Anbiya : 

« Il n’y a de divinité que Toi. Gloire à Toi. J’ai été parmi les injustes. »

Il commence par glorifier ALLAH ﷻ, puis reconnaît son tort en disant : « J’ai été parmi les injustes. » Et c’est tout.

Il n’y a pas d’autoflagellation, pas de rumination, pas de désespoir. Il se trouve dans une situation difficile, et il a donné une formule efficace : il reconnaît, et il s’en remet à ALLAH ﷻ. Il se soumet complètement.

Juste après, ALLAH ﷻ lui répond. On lit dans le Coran : « Nous lui avons répondu, et nous l’avons sauvé de l’angoisse. C’est ainsi que Nous sauvons les croyants. » Dans la même sourate, cette réponse vient directement après sa parole.

Ibrahim عليه السلام et l’espoir

Dans une autre sourate, on trouve Ibrahim عليه السلام, qui énumère plusieurs bienfaits de son Rabb. J’ai toujours été fascinée par ce passage. Il ose à peine s’attribuer une faute. Il en parle, mais avec de l’espoir.

Il dit de très belles choses : 

« C’est Lui qui me nourrit quand j’ai faim. » 

« Et c’est Lui qui, je l’espère, me pardonnera ma faute au Jour de la résurrection. »

Le mot employé est atma’u, qui signifie : j’espère, je convoite. Même en parlant de sa faute, il se tourne vers l’espoir du pardon. Jamais vers le désespoir. Sa façon de parler n’est pas désespérée, alors qu’il s’agit d’une faute possible. Il anticipe.

Ayyub عليه السلام et la douleur

Pensons à Ayyub عليه السلام. Lui aussi a été éprouvé : il a été atteint par la maladie, il a perdu ses biens, il a perdu ses proches. Perte sur perte, sur le plan matériel comme sur le plan humain.

Dans le Coran, on ne sent à aucun moment qu’il tombe dans le désespoir. Il parvient à parler de sa douleur, malgré la maladie et la faiblesse, avec une belle délicatesse. Tous les prophètes n’ont pas été éprouvés de la sorte.

Il dit : 

« Le mal m’a touché, et Tu es le plus Miséricordieux des miséricordieux. » 

Je ne trouve pas cette traduction très complète. La miséricorde n’est qu’une infime partie d’Ar-Rahman. Le sens est : le plus Rahman des Rahman.

Il commence par nommer sa douleur, sa peine. Il reconnaît. C’est un fait. Les prophètes commencent toujours par reconnaître, et ensuite la suite est plus facile. Il reconnaît sa douleur, sans se plaindre contre ALLAH ﷻ. 

Il ne dit jamais : « Tu m’as fait ça, Tu m’as fait mal, Tu m’as rendu malade. » 

Dans le passage d’Ibrahim عليه السلام dont je parlais, on trouve une succession de bienfaits : 

« C’est Lui qui me nourrit, c’est Lui qui m’a créé, qui m’a guidé. » 

Mais lorsqu’il parle de la maladie, il dit : 

« Et quand je tombe malade, c’est Lui qui me guérit. » 

C’est le seul moment où il ne dit pas « et quand Il me rend malade ». Alors que, techniquement, c’est ALLAH ﷻ qui décide de toute chose, il n’attribue pas la douleur à ALLAH ﷻ. Il reconnaît sa douleur, sans se plaindre, et il finit par la rahma. Les prophètes finissent toujours par la rahma, et ALLAH ﷻ leur a répondu.

Ce sont de belles invocations à réemployer, lorsqu’on se trouve dans une situation semblable, bien sûr à une moindre mesure. Quand on est malade d’une maladie chronique, ou une maladie qui dure, ou qui nous fatigue beaucoup, on peut dire : 

« Le mal m’a touché, et Tu es le plus Miséricordieux des miséricordieux. »

Ce sont des formules accessibles, et c’est le moment de les utiliser. 

Yusuf عليه السلام et l’équilibre

Il y a un verset que je voudrais placer au centre de tout cela. C’est un verset de la sourate Yusuf, et c’est Yusuf عليه السلام qui parle : 

« Je ne m’innocente pas moi-même, car l’âme est très encline au mal, sauf celle à laquelle mon Rabb a fait miséricorde. »

Selon les exégètes, il s’agit de la femme du gouverneur, qui a tenté de séduire Yusuf عليه السلام. Yusuf عليه السلام a ensuite été innocenté. Mais, malgré tout, après que la vérité a éclaté, il dit : 

« Je ne m’innocente pas moi-même. »

Il ne se dit pas : 

« Voilà, je ne peux pas faire d’erreur. » 

Il ne dit pas qu’il a fauté à ce moment-là. Il dit qu’il ne peut pas se déclarer innocent par principe. C’est un équilibre parfait. Il n’a pas commis cette faute, mais cela ne veut pas dire qu’il ne peut jamais se tromper.

Puis il ajoute : 

« sauf celle à laquelle mon Rabb a fait miséricorde. » 

Un équilibre essentiel

Il n’y a pas de désespoir non plus. On pourrait dire : je suis ainsi, l’âme est encline au mal, elle a tendance à aller toujours vers ce qui est facile. C’est tout. Mais ce serait désespérant de penser ainsi. Non, il dit « sauf », et il fait entrer la rahma de son Rabb dans l’équation. Elle devait toujours y être. La porte reste grande ouverte.

Entre se flatter et se détester, il y a un milieu, un chemin. Un chemin de l’espoir.

Ce verset nous apprend aussi que l’âme n’est pas figée. On ne lui pose pas une étiquette une fois pour toutes : celle-ci est mauvaise, celle-là est bonne, c’est tout. Le Coran décrit plusieurs états. Il y a l’âme qui pousse au mal, dont Yusuf عليه السلام vient de parler. Il y a l’âme qui se fait des reproches : ALLAH ﷻ a juré par cette âme-là dans le Coran, tant ce reproche est sain et précieux. Et il y a l’âme apaisée, l’âme qui est réconciliée, à la fin de la sourate.

Notre âme n’est pas « vile ». C’est ce que le Prophète ﷺ nous a enseigné à ne pas dire. Elle est en chemin, sur la route. Elle passe d’un état à l’autre. Il ne faut pas la condamner, mais la faire passer vers le bon état.

Ton travail, et le mien, n’est donc pas de condamner l’âme, mais de l’accompagner vers le khayr, vers l’apaisement, la sakina, la voie droite.

Ce qu’ALLAH ﷻ dit à l’âme

Nous avons vu comment les prophètes se parlent à eux-mêmes. Il faut maintenant regarder comment ALLAH ﷻ s’adresse à nous, Lui le plus juste, Celui qui connaît chacun de nous, qui connaît chacun de nos péchés. Il les connaît mieux que toi.

Regarde comment Il s’adresse à l’âme lorsqu’elle revient à Lui. On le voit très bien dans la sourate Al-Fajr, que j’ai évoquée tout à l’heure. Il dit : 

« Ô toi, âme apaisée ! Retourne vers ton Rabb, satisfaite et agréée. Entre parmi Mes serviteurs, et entre dans Mon Paradis. »

La sourate Al-Fajr se termine ainsi. C’est l’un des plus beaux passages du Coran.

Il dit : « Ô toi. » L’appel se fait avec beaucoup de tendresse.

Il ne dit pas : « Ô coupable, ô pécheur, ô pécheresse. » Techniquement, Il pourrait nous appeler ainsi, car le Prophète ﷺ a dit que tous les fils d’Adam sont pécheurs, et que le meilleur des pécheurs est celui qui revient vers ALLAH ﷻ et se repent. Mais Il ne le fait pas. 

Il préfère nous appeler par l’état vers lequel nous tendons, par l’état final. Il nous invite à revenir, et Il dit : « Te voilà chez toi, satisfaite et agréée. »

C’est notre Créateur qui parle, et qui s’adresse à ton âme.

Si ALLAH ﷻ sait absolument tout de toi, et qu’Il parle à ton âme avec cette douceur-là, alors cette voix dure, parfois méprisante, qui te répète dans la tête que tu es nulle, que tu n’es pas assez bien, que tu es horrible, que tu ne vaux pas grand-chose, cette voix-là n’est pas la Sienne. 

Ce n’est pas celle d’ALLAH ﷻ, ce n’est pas la voix de ton Rabb.

Apprends donc à te parler dans une langue plus proche de la Sienne. Rapproche-toi de Son langage. Et cela s’apprend.

Surprendre la voix intérieure

Pour finir, et c’est ce que j’aime faire à la fin de mes épisodes : je te propose quelque chose de concret. Surprends ta voix intérieure, celle qui parle en toi, et prends-la en flagrant délit quand tu te trompes. 

► Dès que tu t’en rends compte, intercepte la phrase. 

► Demande-toi si elle ressemble à quelque chose du genre de ce que le Prophète ﷺ nous a dit de ne pas dire : « Je suis mauvaise, je suis fichue », etc. Ou bien si elle ressemble à : « Je me suis fait du tort à moi-même. »

Crois-moi, se dire « je me suis fait du tort à moi-même » change toute la suite. Il faut le tester pour le comprendre. Je te mets au défi : cette formule-là, la suite ne peut pas être une auto-flagellation. Ce n’est pas possible. Cette formule, ALLAH ﷻ nous l’a offerte à travers tous les prophètes qui l’ont prononcée. Elle ne peut pas te pousser dans le mal après que tu as pensé du mal. Et c’est la formule des prophètes.

La première phrase, « rabousat nafsi », te fait sombrer. 

La deuxième phrase te relève, parce que c’est la phrase des prophètes : « Je me suis fait du tort à moi-même. » À utiliser sans modération quand on se trompe.

Il faut donc s’entraîner à faire ce virage. 

Il faut nommer, et tout de suite, pivoter vers ALLAH ﷻ, immédiatement.

Ne pas rester dans la première moitié de la phrase. Se dire : « J’ai été injuste envers moi-même, c’est bien. » Mais ne pas s’arrêter là, car la formule serait incomplète. Il ne faut pas s’installer dans la faute. Aucun prophète ne l’a fait. Il faut nommer, demander pardon, et avancer.

Même dans la réponse d’ALLAH ﷻ, Il nous montre : passe à autre chose. C’est réglé.

Se traiter comme on traite les autres

Pour reboucler, tu as appris, depuis toujours, à parler aux autres avec respect et avec égard. On nous a toujours appris à bien parler. Offre-toi le même égard : c’est mon défi pour toi.

Si quelqu’un mérite que tu lui parles avec respect, c’est peut-être la personne qui est à l’intérieur de toi. Voilà, c’est dit.

Comme le Prophète ﷺ l’a dit, ton âme n’est pas « vile ». Elle est simplement en chemin vers son Rabb. Il faut qu’elle revienne, et qu’elle revienne dans de bonnes conditions. Il ne faut pas la condamner, mais l’accompagner.

Avant de te laisser…

Maintenant, nous avons la bonne méthode. En somme : parle-toi comme un prophète. Parler avec honnêteté, et avec espoir. Et rappelle-toi toujours cette belle voix, celle avec laquelle ALLAH ﷻ appelle l’âme. Si l’on peut parler de voix, ce n’est pas au sens vocal, mais au sens des mots.

Il existe aussi une invocation du Prophète ﷺ, que l’on trouve dans plusieurs recueils de hadiths, notamment chez Muslim :

اللَّهُمَّ آتِ نَفْسِي تَقْوَاهَا، وَزَكِّهَا أَنْتَ خَيْرُ مَنْ زَكَّاهَا، أَنْتَ وَلِيُّهَا وَمَوْلَاهَا

« Allahumma, ati nafsi taqwaha, wa zakkiha, anta khayru man zakkaha, anta waliyyuha wa mawlaha. »

« Ô ALLAH ﷻ, accorde à mon âme sa piété, et purifie-la. Tu es le meilleur à la purifier, et Tu es son protecteur et son Maître. »

Partager cet article :
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

Quiz gratuit

Découvre ton profil d'apprentissage et des conseils pour mémoriser le Coran

Par ce test, tu en apprendras davantage sur ton profil d’apprentissage, le style que tu préfères utiliser pour recueillir et utiliser les idées et les informations.

Coche les réponses qui correspondent au mieux à tes habitudes et tes préférences. À la fin, découvre tes résultats et les conseils associés.

Défiler vers le haut