La persévérance se cultive

Temps de lecture estimé : 8 min

J’avais parlé d’un examen en préparation, volontairement vague. En réalité, c’était un travail que je devais terminer — dont j’ai écrit l’introduction il y a 16 ans — et alhamduliLLAH, j’ai pu en écrire la conclusion très récemment. J’ai la joie et l’immense honneur de te partager qu’on m’a décerné le titre de docteure en médecine. Ma thèse a été soutenue. AlhamduliLLAH

Sommaire

Ce qui s’est passé ces trois mois

L’épisode d’aujourd’hui ne va pas tourner autour de cette thèse. Je vais juste l’utiliser comme prétexte — parce que c’est toujours de ça qu’on finit par parler ici — pour aborder quelque chose de plus profond : la persévérance, et ce que le parcours de Youssouf عليه السلام m’a appris sur elle.

Un parcours qui n’a pas été linéaire

Quelques mots sur mon parcours, parce que je pense que c’est important de le dire — même si je suis très pudique là-dessus d’habitude.

J’ai toujours été à l’école soit première de la classe, soit avec les félicitations. Je visais l’ihsân tout le temps. Et subhanALLAH, c’est exactement quand j’ai commencé à vraiment comprendre le pourquoi du comment — à mûrir dans ma relation avec ALLAH ﷻ, à affiner mes intentions — que les épreuves ont commencé. Premier redoublement. Deuxième redoublement. Ma quatrième année de médecine, je l’ai faite quatre fois. Quatre fois. Quelqu’un qui m’avait connue avant n’y aurait pas cru. Entre temps, la maternité. Entre temps, un mariage très difficile.

Ce sont des choses qui, au sens de la société d’aujourd’hui, seraient qualifiées d’échecs. Moi, aujourd’hui, je ne les vois absolument pas comme ça. Je les vois comme de très belles leçons.

Parce que j’ai compris quelque chose avec le temps : quand on demande à ALLAH ﷻ de la patience, de la résilience, de la persévérance — on ne peut pas s’imaginer qu’Il va nous répondre sans nous donner un cas pratique. Un examen blanc. Sur mesure — parce qu’Il prend en compte nos réalités, nos douleurs, nos forces, nos faiblesses. Et à l’issue de ça, on s’améliore. D’épreuve en épreuve, on s’améliore. Et la matière qui s’appelle patience, au bout d’un moment, on en a le doctorat.

Et quand je regarde tout le tableau maintenant — même si je n’en ai qu’une partie, je n’ai pas encore toutes les cartes — je me dis : c’est logique. C’est tellement logique. Ce n’était pas des échecs. C’était un amas de très belles leçons.

Aujourd’hui, je ne suis plus vraiment la même.

La ayah qui a motivé l’épisode

Elle vient de la Sourate Youssouf — celle qu’ALLAH ﷻ Lui-même appelle le plus beau des récits. Et c’est Youssouf عليه السلام qui parle, au terme de sa vie :

وَقَدْ أَحْسَنَ بِىٓ إِذْ أَخْرَجَنِى مِنَ ٱلسِّجْنِ وَجَآءَ بِكُم مِّنَ ٱلْبَدْوِ مِنۢ بَعْدِ أَن نَّزَغَ ٱلشَّيْطَـٰنُ بَيْنِى وَبَيْنَ إِخْوَتِىٓ ۚ إِنَّ رَبِّى لَطِيفٌۭ لِّمَا يَشَآءُ

Il a été bon envers moi lorsqu’il m’a fait sortir de prison et qu’il vous a amenés du désert après que le diable eut semé la discorde entre moi et mes frères. Mon Seigneur est plein de douceur envers qui Il veut.

Sourate Youssouf

Ce mot — Al-Latîf — je veux qu’on s’y arrête. C’est l’un des 99 noms d’ALLAH ﷻ. La délicatesse infinie. La subtilité absolue dans la façon dont Il agence les choses. Et quand je regarde mon propre parcours avec du recul, c’est exactement ça que je vois — Al-Latîf. Des choses agencées avec une précision, une délicatesse et une subtilité qu’on ne peut comprendre que dans le rétroviseur. Dans l’œil du cyclone, on ne voit pas. Après, on comprend.

Est-ce que Youssouf عليه السلام a enchaîné les échecs ?

Si on prend la vie de Youssouf عليه السلام et qu’on la juge avec les critères d’aujourd’hui — réussite ou échec, rien entre les deux — voilà ce qu’on verrait.

Un fils aimé de son père — jeté au fond d’un puits par ses propres frères. Échec ?

Il sort du puits — pour être vendu à vil prix dans une caravane. ALLAH ﷻ Lui-même semble se moquer des commerçants qui l’ont vendu à ce moment-là, comme pour dire : si vous saviez qui vous avez là entre les mains. Les vrais gens en échec, c’était eux. Échec ?

Il devient serviteur dans la grande maison d’al-‘Azîz. Échec ?

Il est injustement séduit, refuse, est accusé à tort. Échec ?

Il va en prison — lui, l’innocent. Échec ?

Et même en prison, il interprète le rêve d’un compagnon de cellule, lui dit : dans trois jours tu seras libéré et tu rejoindras la cour du roi. Et juste avant que l’homme parte, il lui dit : mentionne-moi à ton maître. Une demande simple. Une phrase. Et cette personne a oublié. Shaytân lui a fait oublier. Et Youssouf عليه السلام est resté en prison plusieurs années encore — oublié, alors qu’il avait rendu un grand service. Échec ?

Si l’un d’entre nous vivait un seul de ces épisodes, on dirait que c’est une vie brisée, anéantie. Lui, il les a tous vécus. À la suite en plus. Et pourtant — au terme de tout ça — il ne dresse pas la liste de ses souffrances. Il ne dit pas quelle injustice. Il dit : mon Seigneur a été bon envers moi.

Parce qu’avec le recul, il voit ce qu’il ne pouvait pas voir au fond du puits. Le puits le menait en Égypte. La prison en Égypte le menait au palais. Et le palais a tout débloqué.

Ce n’étaient pas des portes fermées. C’était un couloir. Et un couloir, il y a de l’espoir — il y a une lumière au bout. Un tunnel, c’est difficile, ça peut être une torture, mais il y a un bout, il y a une ouverture derrière. Alors que devant une porte fermée, on ne voit rien.

Et ce couloir — Al-Latîf le traçait tout au long, dans une obscurité certes, parce que nous on n’a pas toutes les cartes. Mais Lui voyait très bien.

Ce que Youssouf عليه السلام nous laisse véritablement

Il y a trois choses que j’ai retenues de son parcours.

1- Le lien avec ALLAH ﷻ qui ne se coupe jamais. 

C’est le fil conducteur de toute sa vie — au fond du puits, dans sa cellule, sur le trône. Il n’a jamais lâché la corde. Et sa solidité ne venait pas de lui. Elle venait de Celui à qui il s’était accroché.

2- Un cœur qui refuse l’amertume. 

Quand ses frères se retrouvent devant lui — ceux qui l’ont jeté dans le puits, qui l’ont vendu — il est en position de force. Il pourrait se venger, les anéantir d’un mot. Qu’est-ce qu’il dit ? Aucun reproche pour vous aujourd’hui. Qu’ALLAH ﷻ vous pardonne. Il a refusé de laisser la blessure devenir un poison. Et ça aussi, c’est de la persévérance — continuer à avancer avec un cœur propre.

3-  Au sommet, ne rien s’attribuer. 

Au sommet de tout — la vice-royauté, les retrouvailles avec sa famille, l’honneur — Youssouf عليه السلام ne dit pas j’ai tenu bon, j’ai réussi, j’ai été patient. Il ne s’attribue rien, il se tourne vers ALLAH ﷻ et il fait cette dou’a :

Mon Rabb, Tu m’as donné une part de royauté et Tu m’as enseigné l’interprétation des récits. Créateur des cieux et de la terre, Tu es mon protecteur ici-bas et dans l’au-delà. Fais-moi mourir soumis à Toi et réunis-moi avec les vertueux.

Il est au sommet — et il ne demande pas à y rester. Il demande une belle fin. Deux choses : mourir musulman et rejoindre les vertueux. C’est une masterclass. Parce que la vraie réussite n’a jamais été le trône. C’était le cœur tourné vers ALLAH ﷻ — au fond du puits, dans la prison, et sur le trône.

La place de Ya’qoub عليه السلام 

Il y a une autre image que j’aime dans cette sourate. Ya’qoub عليه السلام, quand il demande à ses fils de retourner en Égypte, leur dit : et enquérez-vous de Youssouf. À un moment où Youssouf était censé être perdu depuis longtemps — mangé par un loup, selon la version officielle de ses fils. Ya’qoub عليه السلام « dribble » tout le monde. Il va directement vers ALLAH ﷻ en leur disant : cherchez-le. Comme s’il n’était pas étonné que Youssouf ne soit pas loin.

Et il leur dit :

Ne désespérez pas du réconfort d’ALLAH.

Ce mot, en arabe, ce n’est pas seulement rahma. C’est une douce brise, de l’espoir, du réconfort. La douleur est réelle — il ne la nie pas. Mais on ne connaît pas la fin de l’histoire. Elle n’est pas encore écrite. On peut être à la ayah 30 de notre vie, et ALLAH ﷻ a déjà écrit la ayah 100, la ayah 200.

La persévérance se cultive

On en parle souvent comme d’un trait de caractère qu’on a ou pas. Comme si c’était donné. Mais si on regarde bien, ça se cultive — comme une terre, chaque jour un peu plus.

Et aujourd’hui, ce à quoi nous appelle la société, c’est exactement le contraire. Elle nous apprend que tomber, c’est échouer. Et que l’échec, souvent, est définitif — on va te l’identifier, te le rappeler, jusqu’à ce que tu croies que c’est qui tu es.

Alors que ce qu’on appelle échec, très souvent, ce n’est qu’une étape — et on ne voit pas encore la suite. Et ce qu’on appelle réussite, parfois, c’est juste un confort qui va nous endormir au lieu de nous faire avancer. Attention à ça aussi.

Quand je reviens sur mon parcours avec la médecine — j’ai écrit l’introduction il y a 16 ans. Aujourd’hui, grâce à ALLAH ﷻ, j’en écris la conclusion. Et tout au long, je n’ai fait qu’apprendre. Comme dans un livre où il y a une intrigue, des aventures, des difficultés — et c’est le dernier chapitre qui éclaire tout. Est-ce qu’on dirait que ce livre est un échec parce que le chemin a été long ? Non. La fin donne de l’espoir. La fin aide à tout comprendre.

Avant de te laisser…

Je te laisse avec une question — pas pour qu’on y réponde maintenant, mais pour qu’on la garde avec soi et qu’on y cogite.

Ce que tu vis en ce moment, et que tu appelles peut-être un échec — est-ce que tu pourrais essayer de le regarder comme un puits ? Comme le puits de Youssouf عليه السلام ? Le voir comme un couloir, pas comme une fin. Un tunnel, pas un mur.

Peut-être que tu ne verras la suite que plus tard. Mais ALLAH ﷻ — Al-Latîf — est déjà en train d’agencer ce que toi tu ne vois pas encore.

Cultive ta persévérance chaque jour. Accroche-toi à la corde. Et cette corde, ce n’est rien d’autre que le Coran.

Un mot de gratitude

Je ne peux pas m’arrêter sans dire ceci.

Je remercie très chaleureusement toutes les personnes qui ont fait des dou’a pour moi. Je le dis, et je pèse mes mots — je l’ai senti. Pendant la soutenance, à d’autres moments, j’ai senti les dou’a. Et dans ces moments-là, on réalise que ce n’est pas le travail qui a fait réussir — le travail, c’était la base, c’était obligatoire, mais ce n’était pas ça.

Je dis toujours que rien n’a la valeur d’une invocation que quelqu’un fait pour toi sans que tu le demandes — parfois en ton absence, et peut-être que tu ne sauras jamais que cette personne a pensé à toi ce jour-là. Il n’y a rien qui a cette valeur.

Je lis vos commentaires. Ce qui me touche, ce sont vos dou’a spontanées — celles que vous dites et celles que vous ne dites pas. Des fois je me pose et je me dis : mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Je n’ai fait que l’entremettteuse entre toi et la parole d’ALLAH ﷻ. C’est un devoir qui se présente devant moi — je le fais, et je n’ai pas le choix.

Vos dou’a, je vous les retourne. Je le fais, tout le temps. Et ce qui s’est fait s’est fait — et on demande à ALLAH ﷻ que ça continue.

Le jour de la soutenance, j’ai dit à ceux qui étaient là : c’est votre thèse aussi. Félicitations pour votre thèse. Vous m’avez accompagnée tout au long, sans le savoir. AlhamduliLLAH.

Je te souhaite un bel été, un bon repos. Qu’ALLAH ﷻ te protège, t’honore, t’accompagne, t’accorde la patience et la persévérance — et que Sa Rahma ne te quitte jamais.

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