L’injustice : un sujet qui nous concerne tous
En arabe, on dit dhulm, c’est-à-dire l’injustice.
Quand on entend ce mot, à mon humble avis, à quoi pense-t-on ? On pense aux tyrans, aux dictateurs, aux grandes injustices et aux grandes oppressions. On a tendance à croire que tout cela est loin de nous, que nous ne sommes pas concernés.
Dès qu’on parle d’injustice, cela reste un grand mot. Alors on se dit : moi, l’injustice, ce n’est pas mon problème. Je n’ai fait de mal à personne.
Ce n’est pas tout à fait vrai. On fait toujours quelque chose à quelqu’un, à un moment donné.
Ce que l’on imagine quand on parle d’injustice
Si l’on regarde le Prophète ﷺ, sa façon de voir les choses est différente. Qu’a-t-il fait ? Il a décidé de mettre en garde sa communauté contre une injustice beaucoup plus proche de nous : une injustice ordinaire.
C’est pour cela que je parle d’injustice ordinaire cette semaine. C’est cette injustice que l’on grignote au quotidien, et souvent, on ne met même pas de nom dessus.
Le Prophète ﷺ, lui, l’a nommée. Il l’a fait avec des mots très forts, je trouve.
Le hadith qui motive cet épisode est celui où il dit, en substance :
« Prenez garde à l’injustice, car l’injustice sera ténèbres au Jour de la résurrection. Et prenez garde à l’avidité, car l’avidité a perdu ceux qui vous ont précédés. »
C’est un hadith rapporté par Jabir ibn Abdillah, et on le trouve dans le recueil de Muslim.
Le sens du mot dhulm
Si l’on commence par le mot lui-même, il cache quelque chose d’hyper intéressant.
Dhulm s’écrit avec les lettres dhad, lam et mim. Que disent les savants de la langue arabe ? Ils définissent ce mot comme le fait de mettre une chose là où elle ne doit pas être.
Il s’agit donc de prendre un droit, un haqq, et de le sortir de sa place. Je trouve cette définition vraiment très bien posée. C’est sortir quelque chose de sa place, c’est l’arracher à celui à qui il appartient. C’est cela, l’injustice.
À la base, l’injustice consiste à déplacer un droit, tout simplement. Et les conséquences sont catastrophiques.
Une même racine que les ténèbres
Si l’on regarde la racine, on trouve dhulm, dhulma, dhulam. Or l’injustice et l’obscurité viennent de la même racine en arabe.
Quand on parle d’obscurité, on dit dhulumat, les ténèbres. C’est pourtant la même racine que celle d’injustice. Ce n’est donc pas un hasard, comme souvent avec la langue arabe.
Le Prophète ﷺ se sert de ce non-hasard dans le hadith. Il dit que l’injustice deviendra littéralement des dhulumat, c’est-à-dire des ténèbres.
Il précise aussi : au Jour de la résurrection. Il ne dit pas une obscurité, il dit des obscurités. Le pluriel montre que ce n’est pas anodin.
Que signifie cette image ? Ce sont des couches de nuit. Ce que tu arraches comme droit ici-bas, dans la noirceur du cœur, revient là-bas, dans l’au-delà, sous forme d’obscurités qui enveloppent la personne. Le jour où elle aura besoin de lumière, elle sera enveloppée de ténèbres. Ce n’est vraiment pas le jour où l’on a besoin de cela.
L’avidité, le moteur de l’injustice
Le Prophète ﷺ enchaîne ensuite avec le moteur de tout cela. Il dit : prenez garde à l’avidité.
L’avidité, le chouh, n’est pas tout à fait l’avarice ordinaire, c’est-à-dire le fait de ne pas donner. Le chouh est plus fort que cela. C’est une avidité qui pousse la personne à vouloir saisir, à garder ce qui n’appartient pas à la personne.
C’est elle qui va transformer une personne normale en quelqu’un qui grignote le droit d’autrui. Et c’est encore plus grave.
Le Prophète ﷺ nous dit aussi que c’est elle qui a détruit les peuples d’avant. Juste cela doit nous secouer.
Le vol dans le quotidien
Si l’on rentre dans le concret, c’est là que cela devient inconfortable.
Le vol ne concerne pas seulement le sang versé ou les grandes oppressions, comme je le disais au début. Il concerne aussi, et surtout pour nous, plein de petites choses. Ce sont des choses que l’on ne range jamais dans la catégorie du vol. Si l’on nous demandait de les ranger dans une case, et que cette case était celle du vol, on ne penserait pas forcément à les y mettre.
Pourtant, qu’est-ce que le vol ?
→ C’est la personne qui travaille pour toi, et que tu paies en retard.
→ Ou que tu vas payer moins que ce qui a été convenu.
→ C’est aussi l’objet qu’on t’a prêté, et que tu ne rends pas
→ La parole que tu coupes, le tour de quelqu’un que tu prends alors que ce n’est pas ton tour.
→ C’est aussi l’arrangement de famille, qui peut être très pratique, mais qui fait qu’une sœur ou une fille, par exemple, ne touchera jamais la part que le Coran lui a donnée en termes de droit. Il ne s’agit pas seulement de l’héritage. En termes de droit, c’est du dhulm.
→ la médisance. Oui, cela aussi entre dedans. Pourquoi ? Parce que c’est prendre l’honneur de quelqu’un en son absence, et lui arracher un droit.
Tout cela, ce sont des déplacements de droits. On a dit que le dhulm, c’est déplacer un droit de là où il devait être. Et tout ce que je viens de citer correspond à cela. Donc tout cela, c’est du vol.
Le véritable ruiné
Le piège, c’est qu’on a tendance à se rassurer. On se dit que ce n’est pas grand-chose, surtout si, derrière, on se dit qu’on pourra le réparer.
Mais le Prophète ﷺ nous a mis en garde. Il nous a prévenus que même pour une toute petite chose, il faut faire attention. Il a dit que celui qui prend injustement ne serait-ce qu’un empan de terre, une largeur de main par exemple, en sera encerclé le Jour du Jugement dernier.
On parle d’une largeur de main. Ce n’est pas grand-chose. Mais quelqu’un qui a pris un droit de cette taille-là se trouve concerné. Donc, en matière de droit, il n’y a pas de petit dhulm. Il n’existe pas de dhulm négligeable. Les mots dhulm et négligeable ne peuvent même pas aller dans la même phrase.
Un jour, le Prophète ﷺ a demandé à ses compagnons : savez-vous qui est le ruiné ? Ils ont répondu ce que nous aurions tous tendance à répondre : c’est celui qui n’a ni argent ni bien. Parce qu’on parle de réussite et de faillite.
Il a dit non. Le véritable ruiné de sa communauté, c’est celui qui viendra au Jour de la résurrection avec des prières, un jeûne, une aumône. Jusque-là, tout va bien. Mais il aura insulté l’un, mangé le bien de l’autre, versé le sang d’un autre, frappé un autre.
Alors on donnera à celui-ci de ses bonnes actions, et à celui-là de ses bonnes actions, et ainsi de suite.
C’est inquiétant comme destin. C’est un hadith rapporté par Abu Huraira.
Tu vois le mécanisme : cette personne priait, jeûnait, donnait. Tout cela paraît réel et beau. On se dit : ça va, elle a rempli ses obligations. Mais elle a aussi lésé d’autres gens.
Alors, qu’est-ce qu’il y aura le jour où il n’y aura plus d’euros, de dirhams, de dinars, ni de dollars pour payer la personne ? La seule monnaie que Dieu autorisera ce jour-là pour rembourser et dédommager la personne qui a subi l’injustice, ce sont les bonnes actions.
C’est cher payé, quand on sait que tout cela sera pesé. Et c’est important, pour une place au Paradis. Même si ce ne sont pas nos bonnes actions qui nous font entrer au Paradis, c’est la miséricorde de ALLAH ﷻ. Mais cela compte quand même. Cela sera pesé, et le Coran le dit à plusieurs reprises.
Donc les bonnes actions de cette personne passent à ceux qu’elle a lésés. Et si ses bonnes actions s’épuisent avant d’avoir tout remboursé, on prend les péchés des victimes et on les pose sur la personne qui a fait preuve d’injustice.
Et là, c’est fini. C’est la vraie faillite, la vraie ruine.
Le ruiné, selon le Prophète ﷺ, ce n’est donc pas celui qui n’a rien, qui n’a ni argent ni bien. C’est celui qui avait tout à sa disposition pour faire le bien, et qui a perdu tout cela, parce qu’il a grignoté le droit des autres.
L’injustice en Islam : Il existe une sortie
Il faut quand même savoir qu’il y a une sortie. Il ne faut pas rester sur cette image sans entendre la suite.
Cette sortie est à notre portée aujourd’hui. Le Prophète ﷺ a dit : celui qui a commis un vol envers quelqu’un doit s’en acquitter aujourd’hui, avant qu’il n’y ait plus ni dinar ni dirham. Donc avant qu’il n’y ait plus de monnaie terrestre.
Que signifie aujourd’hui ? Cela signifie que tant que nous sommes en vie, tant que la monnaie est là, c’est encore possible. Aujourd’hui, la monnaie, ce sont les excuses, les droits que l’on peut rendre, et les bonnes actions que l’on peut faire et offrir aux autres.
C’est encore quelque chose que l’on peut faire tant qu’il y a de la vie. Il y a de l’espoir, de ce côté-là.
Réparer ce qui a été pris
Ce qu’il faut retenir, car beaucoup de gens ne le savent pas, ou font mine de ne pas le savoir, c’est que lorsque ton tort concerne le droit d’une personne, le simple istighfar entre toi et ALLAH ﷻ ne suffit pas.
Tu le sais peut-être, je l’ai déjà abordé dans ce podcast. Il faut rendre le droit à celui à qui il appartient. Sinon, ce serait trop facile. Il faut le faire, ou lui demander de te décharger de cela, et de nous pardonner.
Cela veut dire rendre l’argent, rendre la part. S’il s’agit d’une parole, présenter des excuses, par exemple. C’est cela, se libérer d’un dhulm. Cela se fait de cette façon-là. Et bien sûr, l’istighfar est obligatoire aussi.
En gros, cela coûte à l’orgueil. D’accord. Mais je trouve que c’est tellement moins cher que de le payer là-bas. C’est beaucoup trop cher si cela touche à nos bonnes actions, que l’on perd, et aux péchés des autres que l’on prend.
Un coût bien plus élevé
Quand j’entends quelqu’un dire : « Ça, c’est cher. Ça, c’est cher, ici-bas. » Cela m’arrive parfois de penser à ce hadith, et de me dire : il n’y a pas plus cher dans la vie. Il y a beaucoup plus cher. Si l’on pense à ce hadith, on se dit qu’il y a bien plus cher que les prix de cette vie.
C’est donc hyper important.
Par où commencer ? Parce que tout ce que l’on a dit là nécessite, je pense, de se poser la question, avec courage. Il faut être courageux, courageuse. Il faut se demander : est-ce qu’il y a quelque part quelqu’un dans ma vie qui a un droit que je retiens ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne m’appartient pas ? Est-ce que j’ai déplacé le droit de quelqu’un et que je l’ai déplacé vers moi ?
Se poser les bonnes questions
Il faut se poser la question. Est-ce qu’il y a des choses comme ça que je fais, qui m’arrangent, alors qu’en fait c’est au détriment de quelqu’un d’autre ?
Il faut investiguer, et il faut trouver. Cela s’appelle du dhulm, et cela se répare tant que nous avons encore la monnaie ici-bas. C’est hyper important.
La invocation que j’aime bien faire, par rapport à cela, n’est pas de moi. C’est le Prophète ﷺ qui nous l’a transmise. Elle signifie, en substance, que je cherche refuge auprès de Toi contre le fait de commettre l’injustice, ou de la subir.
J’aime beaucoup cette invocation parce que je la trouve complète. Elle ne demande pas seulement de ne pas commettre l’injustice envers les autres et de ne pas être l’oppresseur. Elle demande aussi de ne pas subir l’injustice.
Il y a des injustices dans ce monde, mais on peut s’en prémunir, des deux côtés. Il ne faut pas se dire seulement : je ne veux pas être opprimé. Il faut aussi demander à ne pas être l’oppresseur.
Âmine, ya Rabb.
